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Zeus 66… Purgatoire au prochain arrêt

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Pac

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8h18
Châtelet-Les Halles. La rame ZEUS66 s’immobilise devant un quai fébrile. Elle est bondée comme un jour de grève mais est-ce la source du problème ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je suis entré hagard dans les couloirs du RER et mon cerveau est embrumé. Depuis qu’Ariane m’a largué, j’ai perdu le fil, tous les fils, celui du téléphone, de l’actualité, celui de l’eau et surtout celui de ma vie. A force de déjeuner à la vodka, je ne sens plus les odeurs, je ne regarde plus avec amusement le faciès des fourmis parisiennes qui vont au turbin, je ne décrypte plus les dernières affiches publicitaires. J’erre avec cette manie qui me vient de l’enfance, de ce jour de communion où l’on m’a offert ce qui pour moi était le Graal, je regarde fixement ma montre digitale.

8h19
La porte à deux vantaux s’ouvre devant moi. Un flot d’usagers sort de la voiture pendant que les plus pressés me bousculent pour s’y engouffrer. Je finis par pénétrer dans le wagon et la porte se referme difficilement derrière la masse compacte qui s’agglutine. Les personnes confortablement assises doivent se délecter intérieurement du spectacle mais peu me chaut. J’ai pris la direction de mon bureau mais n’ai pas encore pris la décision de m’y rendre. Peut-être vais-je rester dans cette voiture, bercé par la lumière tamisée, jusqu’à ce que la tête de Mickey me fasse un clin d’œil. Une réflexion parcourt mon esprit affaibli : est-il possible de prendre une cuite avec les frères Rapetou avant d’aller braquer Picsou ? Je sais que c’est ridicule mais quand tout va à vau-l’eau, le cerveau n’enclenche-t-il pas machinalement le mode régression ?

8h20
La rame s’arrête dans le long tunnel séparant Châtelet et Gare de Lyon. Si je devais sortir au hasard et suivre la foule dans une gare, ce ne serait certainement pas celle-là. De tous les dédales souterrains que j’ai arpenté avec Ariane, celui de la gare de Lyon est mon pire souvenir. Nous y avons cheminé, chargés comme des mulets, pour rejoindre le TGV méditerranée. Marseille, début de la fin de notre histoire à cause d’une œillade dans le métro entre Périer et Prado ! Je ne veux pas m’appesantir sur ce pénible épisode. Je le noie dans la vodka, en évitant les états d’âmes, comme un mafieux noierait un sbire en le plongeant ficelé dans le Vieux-Port.

8h23
Les plus impatients commencent à pester. Les arguties fusent mais ma tête ne capte rien. Mon petit déjeuner commence à sérieusement faire effet et mes neurones tournoient sans chercher à déchiffrer les messages ambiants. Pour un peu, je somnolerais voire plongerais dans les bras de Morphée en attendant d’être réveillé par la secousse du redémarrage, secousse toujours accentuée par la masse embarquée.

8h43
Je sursaute. Les yeux s’ouvrent sur ma montre. Surprise, j’ai lâché prise et ne me suis pas vu partir. Ce n’est pas la secousse du train mais la vocifération d’une femme qui m’a extirpé du cauchemar. Je combattais un minotaure en forêt de Rambouillet et j’étais sur le point de capituler, mon corps baignant dans une mare de sang. Je passe d’un cauchemar à un autre, c’est ma loi des séries. Au bout du wagon, un homme est vertement accusé d’agression sexuelle. Il est baraqué, défie l’entourage et traite la femme de sale garce. Le calme revient sans coup férir et je replonge.

9h07
Une annonce radio m’extrait du sous-marin jaune qui avait pour mission d’envoyer ma carcasse mortelle dans les abysses du silence. Le choc est brutal. « En raison de problèmes techniques sur la voie, notre train est bloqué pour une durée indéterminée. » Le brouhaha qui s’ensuit et la longue complainte des usagers resserre, dans mon crâne imbibé, les insupportables mâchoires de l’étau éthylique. Je fais face, ne réponds rien à celui qui voudrait me faire partager son désarroi. Pour moi, la nouvelle est plutôt bonne. Si cela dure encore des plombes, je serai excusé et mon patron n’aura même pas vent de ma divagation. Je suis maintenant dans un état second, seule la douleur de la boîte crânienne s’offre à ma conscience. L’exaspération de la plupart, la claustrophobie de certains, les respirations haletantes des anciens, les vagissements des bébés, de tout ce qui m’entoure rien ne m’atteint. La face positive du deuil amoureux s’imposerait même à moi. Ariane était mon fil à la patte, la mise en cause de ma liberté. Je toise maintenant cette foule pleurnicharde comme si j’avais des échasses. J’ai envie de leur crier que ce n’est pas la fin du monde. Je n’en aurai évidemment pas la bravoure. Je suis le colosse à la tête de béton précontraint.

10h02
Une adolescente tapote nerveusement des textos. Je l’observe. Elle doit faire partager à tout son cercle d’amies sa misère du jour. Se satisfait-elle seulement d’être parmi les privilégiés des places assises alors que, debout quelques mètres plus loin, une petite dame cherche courageusement un second souffle et une maman sous pression console son bébé en montrant une belle assurance ? Soudain, son voisin, un vieillard qui semblait assoupi, s’écroule sur ses genoux. Le cri de stupeur de la gamine alerte tout le wagon. Un titi parisien à la casquette retournée demande un médecin. Il n’y a point de médecin, ni d’infirmière à se manifester. Certains doivent bien comme moi avoir un brevet de secouriste. Si aucun ne bouge le petit doigt, je ne ferai rien non plus. Je ne suis pas en état d’assister mon prochain, fusse-t-il en grand danger. Les deux personnes assises en face de la jeune fille l’aident à redresser Papy et caler son corps pantelant entre la vitre et le dossier du siège. Les gens oublient vite cette péripétie et retournent à leur anxiété croissante. Pour moi, ce serait plutôt l’heure d’un bon croissant. J’aimerais tant qu’une jolie hôtesse passe dans les rangs nous proposer ses viennoiseries.

10h03
Le croissant... Vienne... Saoulé man... Allah akbar... Boum... Embarquement sur la ligne A’, direction Descente en Enfer... Purgatoire au prochain arrêt.

PRIX

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Brumelle · il y a
J'ai raté le RER, je ne peux que proposer un "votage" tardif.
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Patrick Peronne · il y a
Mon soutien de dernière minute... ou presque.
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Didier Poussin · il y a
Trajet harassant
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Arlo · il y a
Excellent récit fort bien construit. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir son poème "j'avais l'soleil au fond des yeux" en finale de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Pac · il y a
Merci et +5 pour le taulard
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Pascal Depresle · il y a
Il ne pouvait en être autrement .... Mes votes. Aimerez vous 7h24, Tropique, L'invitation ou toute autre chose de mon univers ?
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Pac · il y a
Merci
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Inéluctable !
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