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Week-end.

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Octave Rask

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Tu ne partirais plus si tu voulais rester et tu t'arraches au décor : je te laisse sur le pas de la porte et tu descends lentement chaque marche sans que je ne puisse t'accompagner confondu : dans la cage d’escalier je voudrais t'entendre parler de moi, glorifié, inondé. Ce soir je ne dînerai pas, Querelle mal de mer

Pont de de l’Alma
Tu croises la rue Cognacq puis l’Avenue Rapp, tu rejoins le trajet inverse de là où je vis (encore le bruit des pas dans l’escalier).
A la gare, tu seras en avance. Tu t’es précipité par peur d’être en retard l’étant souvent. Tu allumeras une cigarette. Le train arrive – clope qu’à moitié tu écrases – passe devant toi, tu portes difficilement ta valise. Tu salues un contrôleur. Tu sursautes au bruit, tu as peur quand les portes se ferment.
Chaque matin, je prends le pont pour rejoindre mon bus et aller au travail. Je le traverse à pieds. J'enroule mon écharpe autour de mon nez. Je comprends soudain l'expression « cache nez » si longtemps employée par chacune de mes grands-mères.
C'est si difficile depuis que j'ai repris la cigarette. Je suis désolé d'avoir autant fumé les soirs où nous avons bu, et tu ne t'es pas plaint. Je pourrais baiser ton front.

Invalides.
Le travail est plein. Lorsqu’il démarre de nouveau tu vacilles avec ta grosse valise que tu retiens difficilement. Le linge que j'ai repassé sera froissé à l'arrivée. Tant pis. Une femme est avec une poussette qui te pousse et te bouscule. Une roue te cogne. Elle s'excuse, tu souris sans rien dire. Elle sent un mélange désagréable de sueur et de renfermé. Ici il n'y a jamais de places assises et à chaque fois que l'on en trouve une, un vieux rentre. Il ne demande rien mais on se sent rapidement obligé de lui céder la place. Regarde le musée, un jour nous avons déjeuné près d’ici. Écris-moi. Je compte le temps, pour être sûr que tu arrives à l'heure. Je me retiens de t’écrire, ne défais pas ton lit de suite. Si tu rates ton train, tu passeras la nuit ici, n'est-ce pas ? Une dernière fois, on fera un truc bien, quelque chose. Je ne sais pas quoi, je trouverai. Demande-moi. Tu ne demandes jamais rien.
Une dame soupire et se plaint à mi-voix du monde. Je déteste ces gens qui se plaignent assez fort pour que tout le monde entende, mais assez bas pour que la personne concernée n'entende pas. Fausse posture, fausse connivence, cesse de lui sourire, sinon tu seras obligé de la saluer en quittant le train. Avec de la chance, elle sortira avant toi.

Saint-Michel
L’arrêt est sec. Tu retiens de nouveau ta valise. Je m'assois sur le canapé, regarde l'heure : tu as eu ton train, je suppose. Tu auras ton train. J'ouvre toutes les fenêtres, m'allonge dans ton lit. Je rêvasse quelques secondes trop courtes puis défais les draps. Je fous tout dans la machine, sauf ta serviette.
C'est encore la vieille dame qui soupire. Tu lui racontes comment c'était dans mes bras ?
Je me sens hors temps.

Austerlitz
Tu longes l’avenue PMF. Le train file. Tu aperçois des gens à vélo. J'ai pris un vélo à cette station un jour. J'avais pris rue de Reims, puis Tolbiac. Je voulais traverser le parc, me suis trompé de sens.
La femme à la poussette se prépare à descendre. Elle t'escamote de nouveau. Tu veux soulever le bas de la poussette pour l'aider te fais doubler par la vieille dame qui soupire. J'asperge le canapé de vinaigre blanc. Il fait bon dehors, l'air frais entre. La cuisine pue toujours la clope. Je monte le son de la musique. Reviens danser contre moi.

Bibliothèque François Mitterand
J'inverse les courbes. Je pose ta main sur mon visage. Entier recouvert, je baise la jonction de ton poignet, ferme les yeux. Et dans cet instant où tout se suspend
Une faible lueur dans la cuisine nous rappelle que tu ne vis pas ici
tu as posé ton visage sur ma cuisse gauche, j'ai hésité à caresser tes cheveux, ta nuque. C'est dur, de résister à une nuque, celle que l'on voudrait sentir, baiser, toucher du bout des lèvres. J'ai tenu ta main quelques secondes, en plusieurs fois. Fragmenté le lien qui nous unie
Mais qu'est-ce qui nous unie ?
Je te regarde sourire et je voudrais couper mon souffle, dans un instant sublimé, contemplé à loisir. Et tes yeux pétillent comme... dit le poème. J'oublie. Jusqu'à la couleur de tes yeux.
Dans le train, tu regardes ta montre.

Ivry
Je voudrais te rejoindre au parc, juste derrière.
Je panique. Dans le salon, je tourne en faisant semblant de danser. Je me force à sourire. Je n'ai mis que des musiques joyeuses, j'ai depuis longtemps arrêté de jouer à l'adolescent déprimant. Je me cogne au meuble orange. Quelque chose me mord à l'intérieur.
Tu es parti.
Je traverse le couloir. Ouvre de nouveau la porte. Je referme. Vérifie par le judas. Je lance la machine. Foutue fétiche de la serviette.

Il est encore temps. Descend. Prends le train dans l'autre sens.. Tu changes juste de quai. Ivry, je sors les draps de la machine. BNF, je mets le canapé en lit. Austerlitz, il reste une étagère de vide dans le placard du couloir, la même. Saint-Michel, ta serviette est suspendue à la même place. Invalides, tu n'as pas oublié le code de la porte d'entrée ?
Ivry sur Seine.
Ici Ivry sur Seine.

Point d'orgue. Point d'oubli. Point d'accroche. Les mots coincés dans un enfer La mémoire étanche a reconnu ses limites : ni les yeux, De roues usées de lignes mortes ni la commissure d'une bouche méconnue. Pied de wisky sur gorge éreintée ; Les choses grises et semblables je courbe l'échine, ma croupe, ton idéal ; je somnole à la nuit venue, Les hommes tournant dans le vent j'errance de ruines en lieu-dit, arraché du cœur, de la main, mon va-tout, en lambeau la quisse qui ne sanglote pas par orgueil, chevalier de pacotille, vaillant à deux sous : je coupe la parole, retiens le mot juste à trop le chercher, j'évapore mon amour la disgrâce, l'âge retenu. Quel quart de siècle.

PRIX

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Lammari Hafida · il y a
Beau et bien mené , bravo ! Mes 5 votes ! < De ma fenêtre > si cela vous fait plaisir
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Octave Rask · il y a
Merci beaucoup !!
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Pascal Depresle · il y a
un texte original, une belle écriture. Mes votes. Si le cœur vous en dit mon 7h24 vous attendra.
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Octave Rask · il y a
Merci bien Pascal !
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Joëlle Brethes · il y a
J'ai beaucoup aimé ces allers-retours perpétuels entre le trajet de l'aimé qui s'en va et les pensées douloureuses de celle qui reste en espérant (sans vraiment y croire) qu'il va faire volte face et lui revenir... J'ai apprécié la construction : les stations qui défilent avec le temps, les réactions des passagers...
Bravo, même si, comme d'autres lecteurs, je me suis interrogée sur le dernier paragraphe...
Un peu élagué en ne gardant que les éléments poétiques et désespérés, il aurait peut-être mieux conclu votre texte.

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Octave Rask · il y a
Oui effectivement, on peut s'étonner d'une telle construction, et je ne suis pas insensible à ces remarques, bien au contraire. Merci.
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Luc Michel · il y a
J'aime beaucoup cette écriture cinématographique, l'émotion est là. Mais pourquoi ce dernier paragraphe ? Sans lui, tout est parfait, enfin selon moi.
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Octave Rask · il y a
Merci Luc. Pour être honnête, ce texte est extrait d'une nouvelle de 20 pages, que j'ai un peu remanié. Le dernier paragraphe peut en effet paraître un peu flottant, ou en retrait. J'ai du me sentir vieillir d'un coup, après ce départ. Mais je sens très bien ce que vous voulez dire.
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Denys de Jovilliers · il y a
Le traitement du sujet sous cet angle est original : les stations s'égrènent et des réflexions douloureuses du narrateur accompagnent le souvenir de l'être aimé qui s'éloigne. La syntaxe et le sens du dernier paragraphe m'ont un peu dérouté, je le comprends comme l'expression d'un paroxysme de la souffrance. Je vote pour cette originalité.
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Chris · il y a
Quel souffle! J aime beaucoup le rythme.
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Octave Rask · il y a
Un grand merci Chris!
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Arlo · il y a
Un texte extrêmement réussi et très agréable à lire. Vous avez les votes d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes "sur un air de guitare" retenu pour le grand prix hiver catégorie poésie et "j'avais l'soleil au fond des yeux de la matinale en cavale. Bonne chance à vous.http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux
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Octave Rask · il y a
Merci à toi !
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Raphaël · il y a
Certaines portions pourraient être de beaux poèmes en soi
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Octave Rask · il y a
Merci beaucoup Raphaël !
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Patrick Peronne · il y a
Une écriture, un style très personnel et surprenant avec lequel il faut se familiariser. Il me faudrait plusieurs lectures mais d'autres textes souhaitent être lus. Pour l'atmosphère que votre plume réussit à générer, mon vote.
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Octave Rask · il y a
Voilà qui ravit ! Merci Patrick.
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Keith Simmonds · il y a
Un beau récit très bien mené ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “ De l’Autre Côté de Notre Monde” qui est en lice pour la Matinale en Cavale. Merci d’avance et bonne journée!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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