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Gil Braltard

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FINALISTE
Sélection Jury

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Ce texte aborde avec originalité la nostalgie que ressent un biker dans un monde où le ronronnement des moteurs est devenu obsolète. Entre ...

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Otto Karl avait la nostalgie de l’ère rugissante. De nos jours, les véhicules dotés d’un moteur thermique, dit « à explosion », sont des pièces de collection, voire de musée. Le dernier engin vrombissant avait été assemblé vingt ans auparavant et Otto Karl, qui avait sillonné le monde sur des gros cubes de légende, ne connaissait plus le plaisir grisant de l’immersion dans les symphonies stockhausiennes des circulations denses et fluides – il y avait bien, le premier jour du printemps, la Fête du Bruit où autos et motos anciennes étaient autorisées à circuler, mais seulement à vitesse réduite, c’était très frustrant.
Le trafic moderne n’avait plus rien à voir avec les flots barbares des véhicules feulant et pétaradant d’autrefois. Aujourd’hui, quand il contemplait avec amertume la circulation régulée de voitures électriques et autonomes sur les autoroutes et autres voies rapides, Otto Karl avait l’impression de regarder un film muet défilant au ralenti. Devant ce spectacle affligeant, l’ancien biker avait la nausée.
Otto Karl passait souvent ses soirées devant le murécran de son salon au look seventies, en compagnie de sa femme Dyane et de sa fille Mégane, toutes deux acquises à sa cause vintage. L’assistant numérique leur proposait de préférence des longs métrages et séries aux thèmes proches de leurs goûts et préoccupations : Fast & furious, 60 secondes chrono, Drive, Sons of anarchy, mais aussi des road movies désuets : Easy rider, Point limite zéro, Zabriskie point, sans oublier des œuvres pour cinéphiles à spectre large : L’équipée sauvage, La fureur de vivre, Grand prix et bien d’autres. 
Un soir d’hiver, alors qu’ils regardaient pour la énième fois Le Mans, Otto Karl, les larmes aux yeux devant une séquence où Steve McQueen, au volant de sa Porsche 917, faisait hurler son moteur sur la ligne de départ, murmura :
- Qu’ils sont beaux ces décibels.
- T’es si beau ! renchérit Dyane, sans qu’on sache trop bien si elle s’adressait à son mari ou à l’acteur.
- Vous, au moins, vous avez connu cette époque, soupira Mégane. Vous avez des images pleins la tête.
- Et des sons surtout, souligna son père. Je peux me remémorer le vrombissement de ma vieille Harley comme si je l’avais chevauchée il y a dix minutes.
- Celle qui est dans le garage ?
Il acquiesça tristement d’un signe de tête.
- Pourquoi ne la fais-tu jamais tourner ?
- Il faudrait la faire réviser, sa batterie est morte et l’essence coûte une fortune. Je n’en ai pas les moyens. Et puis à quoi bon, si c’est pour la faire tourner au ralenti sur sa béquille ? Au premier coup d’accélérateur, les voisins appelleront la police.
Mégane adressa à son père un sourire tendre. Sur l’écran, la Porsche 917 de Steve McQueen, pourchassée par une meute hurlante, jaillissait du virage du Tertre Rouge pour exhiber sa pleine puissance sur la ligne droite des Hunaudières.

Il devait être deux heures du matin quand Otto Karl déclara forfait face à son insomnie. Il se leva sans faire plus de bruit qu’un chat noctambule et alla dans la cuisine dans l’intention de se préparer une infusion de valériane. Il remarqua que la porte donnant sur le garage était à demi ouverte. Mû par une soudaine attraction, il pénétra dans la pièce sombre. Il s’approcha de la forme bien reconnaissable recouverte d’une bâche bleue qu’il souleva, les mains moites. Sa splendide belle aux bielles dormantes apparut dans la pénombre. Il l’enfourcha, agrippa le guidon et à voix basse chantonna : « Pop-pop pop-pop pop-pop mrooom mrooom mroom ».

Il prit l’habitude de répéter ce rituel toutes les nuits, attendant que sa femme et sa fille fussent endormies. Elle s’inquiétaient pour lui, s’interrogeaient sur son teint terne, ses traits tirés.
- Ne penses-tu pas qu’il fait une dépression ? demanda un jour Mégane à sa mère.
- Tu as sans doute raison, dit tristement Dyane. Mais que pouvons-nous faire ?
Mégane s’accorda un moment de réflexion avant de répondre :
- Son anniversaire est dans une semaine. Je crois que j’ai une idée. Tu as hérité d’un vieil oncle, récemment, non ?

Le jour venu, rentrant de son travail, Otto Karl découvrit sa femme et sa fille devant le garage, à côté d’une Harley électrique LiveWire flambant neuve.
- Bon anniversaire ! lui crièrent les deux amours de sa vie.
Il contempla l’engin aux lignes épurées. Il était certes très beau mais... il était électrique.
- Mets ce casque et monte dessus, lui ordonna Mégane devant son absence de réaction.
Il fit ce qu’elle lui demandait, mit le contact et... ne put en croire ses oreilles. Il entendait très clairement le doux bruit d’un moteur ronronnant.
- Un copain informaticien a développé juste pour toi un programme qui associe tes actions sur la moto à une bibliothèque de sons envoyés dans tes écouteurs de casque. Des sons de Harley, papa !
Mais Otto Karl n’écoutait pas les explications de sa fille. Il actionna fébrilement la poignée d’accélérateur et un rugissement de fauve mécanique fit délicieusement vibrer ses tympans avant de dévaler sa moelle épinière.

PRIX

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Yoann Bruyères · il y a
Original ! On ne retrouve pas souvent cette nostalgie du bruit dans les fictions, j'ai bien aimé l'idée :)
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Gil Braltard · il y a
Merci Yoann. Eh oui, le bruit n'est plus tendance de nos jours.
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Granydu57 · il y a
Très beau texte et belle idée d'écriture. Mes voix, 5 vroum, vroum !!!
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Gil Braltard · il y a
Merci pour les 5 vroums Granydu57. Mais soyez prudente, c'est ici un mot tabou !
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Granydu57 · il y a
Le mot tabou est aussi interdit dans les commentaires :-)) Alors je passe la 5ème pour rire à fond !!! Bonne chance !!!
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Anne Marie Menras · il y a
Superbe idée que cette bibliothèque de sons, pour retrouver les sensations d'autrefois, avec les moteurs à explosion ! Mes 5 voix.
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Gil Braltard · il y a
Explosion de joie. Merci Anne Marie.
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Aurélien Azam · il y a
Mes voix renouvelées, Gil Braltard ! Très content de voir ce texte en finale :)
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Gil Braltard · il y a
Merci Aurélien.
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Ginette Vijaya · il y a
mon soutien !
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Gil Braltard · il y a
Merci Ginette.
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Volsi · il y a
Une jolie attention que ces sons attendus :)
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Gil Braltard · il y a
Merci Volsi.
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SakimaRomane · il y a
Je découvre et j'apprécie cet esprit de famille :)
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Gil Braltard · il y a
C'est une famille unie, en effet. Merci à vous.
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Aristide · il y a
Fred Panassac dans son commentaire ci-dessous m'a oté tous mes mots à propos de cette oeuvre, qui mérite sa place actuelle dans la compétition.
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Gil Braltard · il y a
Merci Aristide.
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Fred Panassac · il y a
« La Fête du Bruit », il fallait le trouver ! Elle est touchante, étonnante, cette famille nostalgique des décibels, et cet Otto Karl , joli prénom, vit à l’envers d’une évolution inévitable mais sans frisson. Très bon scénario paradoxal et surprenant, jolie découverte en finale et une sélection bien méritée par le jury. Mon soutien à votre texte !
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Gil Braltard · il y a
Merci pour ces compliments, Fred.
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M'ellatrix · il y a
Alors je dois avouer que je n'aime pas les Harley, mais ce n'est pas pour autant que je n'aime pas le texte !
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Gil Braltard · il y a
Merci de faire la part des choses M'ellatrix.
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