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Voyages dans la nuit.

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Gérard Aubry

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Dans la nuit, le moteur vrombit et le son résonne entre les murs des villages traversés. Depuis un certain nombre de kilomètres la pluie tombe, lancinante, et forme comme un rideau sur le pare-brise. Mes yeux fatigués, mon cerveau un peu engourdi ont du mal à interpréter les méandres de la route, pourtant les phares percent la nuit pour éclairer le spectre des arbres le long du ruban goudronné. Voilà déjà une dizaines de kilomètres que j'ai quitté l'autoroute pour emprunter la départementale qui m'est familière depuis si longtemps. Ma jeunesse me revient l'espace d'un instant et je revois mon père, assis devant moi, l'oeil fixé sur la route, tenant fermement ce volant qui, alors, n'était pas assisté dans ses mouvements. Le chemin me paraissait long et je finissais par m'endormir.
Aujourd'hui c'est à mon tour de surmonter cette fatigue lancinante.
Depuis un an, j'ai un peu oublié les méandres de cette départementale, mais, petit à petit, les chose et les événements se remettent en place.
Ce soir-là, nous partions, toi et moi, en weekend dans la maison familiale, fatigués tous les deux d'une semaine de travail harassant.Tu dormais paisiblement; un virage un peu sec te plaqua contre moi un petit moment. Je ne te repoussais pas et sentais charnellement ce corps qui s'était laissé glisser sur mon côté. Puis tu te redressas en baillant et repris ta place. J'aurais voulu que tu restât contre moi une éternité. Tu murmuras des paroles sans suite et tu repartis dans ton sommeil, écrasée de chaleur. De temps en temps je lançais un regard ver toi et l'envie de posséder ce corps que j'aimais tant montait en moi. La nuit était sereine mais gardait la fournaise ardente de la journée qui anéantissait les corps et les âmes. Le ciel sans nuage nous montrait quelques étoiles brillantes au-dessus du firmament et nous filions calmement vers le gîte tant attendu. Parfois des musaraignes, des rats, des hérissons s'élançaient devant la voiture et je les évitais machinalement. Pourquoi jouaient-ils les kamikazes? Je tentais de les comprendre mais n'y parvenais pas. A mon côté, tu te retournais de temps à autre vers la portière ou vers moi. Ton sommeil était agité. Tu lançais des mots balbutiés en te débattant. Tes mains se fermaient et s'ouvraient fébrilement. Brusquement, tu te redressas en lançant un "Non!" si fort qu'il me fit sursauter. Comprenant que ton cauchemar t'absorbait et te faisait mal, en ralentissant la voiture, je te secouai légèrement pour te réveiller. Tu sortis de ton sommeil brutalement et battis l'air de tes bras. Alors tu m'invectivas férocement en jetant tes mains en avant, toutes griffes dehors. J'arrêtai le véhicule sur le bord du fossé et happai tes mains pour me protéger. Alors tu me tombas dans les bras, hoquetant de pleurs. Ton dos se soulevait en soubresauts ininterrompus. Nous restâmes ainsi dans les bars l'un de l'autre un certain moment. Tu ne pouvais dire un mot, Puis ton chagrin se calma et tu repris ta place.
Je redémarrai doucement, le coeur un peu battant de cette algarade. Je ne comprenais pas ton attitude et t'en voulais de ton comportement inopiné. Mais je portais mon esprit sur notre route. Après un silence, tu t'excusas de ton geste. Puis ta voix devint acerbe et m'accusa d'avoir parlé de choses qui fâchent; je savais qu'il fallait éviter ce genre de conversation mais elle était venue par hasard, sans y penser. Puis tu me reprochas des choses anciennes qui ne prêtaient pas à conséquence. Tu mélangeas tout comme à loisir. A ce moment de l'altercation ton cerveau ne réfléchissait plus. Je te demandai tranquillement de cesser, que nous parlerions de tout cela à tête reposée, que, seule, la route m'importait pour le moment. Alors ce fut le silence, le silence complet. Je jetais de temps en temps un coup d'oeil vers toi mais je compris que ton mutisme durerait jusqu'à la maison. J'accélérai conséquemment et là, ce fut pire, tu sortis de ton silence et entrepris le grand jeu. "Mais qu'est-ce que tu as? Tu veux nous tuer?" me lanças-tu. Les mots qui faisaient mal arrivèrent à flot, bien choisis, crachés avec véhémence. De vieilles rancoeurs sur ta famille et la mienne m'atteignirent avec force comme des traits lancés avec une arbalète, pour tuer. Tu me reprochas tous les maux de la terre. La colère monta en moi et j'accélérai encore.
Je me retournai vers toi et je ne vis pas le virage. Quand je freinai, cela fut si brusque que la voiture partit en travers et ne s'arrêta que dans les arbres bordant la route. Un peu groggy, je sortis difficilement du véhicule et m'appuyai, chancelant, sur la carrosserie. Tu ne bougeais plus derrière tes airbags déployés. Faisant le tour de la voiture, en titubant un peu, pareil à un homme ivre, je te pris la main et constatai qu'il était trop tard. Quand les secours arrivèrent il confirmèrent mon diagnostique mais les pleurs ne me vinrent pas. Je piquai seulement une colère contre moi, contre toi! Pourquoi une fin aussi brutale? Pourquoi ai-je parlé de ce qu'il ne fallait pas? Pourquoi m'as-tu dit que je voulais nous tuer? Pourquoi tout cet emportement contre moi? Je ne t'avais jamais vue dans un état pareil! Pourquoi TOI? Et pas moi?
Je passais quelques temps à l'hôpital et la vie reprit son cours. Mais je me sentais bien seul. Et cette maison où je n'allais plus! Et ce grand lit trop froid! Et ces repas trop rapides! Et ces amis qui m'agaçaient! Et cette famille que je prenais pour responsable de l'accident par discussion interposée! Et!!! Et!!! Et tout! Et rien!!!

Ce soir je refais le chemin pour la première fois depuis un an. Jamais je ne me suis résolu à revenir. Je ne veux plus y être sans TOI. Je vais me séparer de cette maison du bonheur. Tout me rappelle ma femme bien aimée. Notre discussion s'est effacée et, seuls, restent le chagrin et le souvenir. Je te revoie dans la cuisine, dans le jardin, dans la chambre; je me souviens des feux de bois dans la cheminée, le soir, à notre arrivée; les barbecues dans le jardin avec les amis, la famille. J'entends ton rire et ta voix qui dit "Non! Non!"
La pluie a cessé et mes phares percent facilement la légère brume qui s'élève du bitume. A présent, le paysage m'apparaît net et souverain. Au loin, le ciel s'éclaircit montrant les prémices du lever du soleil. C'est alors que je revis la conversation de ce jour-la et que mon regard s'embrume. Pourquoi as-tu été si cruelle après avoir partagé tes larmes entre mes bras? Je sens ta présence quelque part, non loin de moi. Alors j'accélère encore tandis que le virage se rapproche. Je ne le vois pas! Les larmes... mes premières larme m'aveuglent. Mon esprit part dans les limbes, près de Toi, disparue. Un choc et la voiture s'envole. Quand elle atteint le sol, elle s'embrase presque aussitôt. Je reste inerte, incrédule et heureux.
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Dans le petit matin, quand les pompiers arrivèrent, la voiture avait cessé de brûler. "Il a pris l'ancien virage! Celui qui est condamné! Il a dû heurter les blocs de béton!" "Mais non!" répondit une autre voix," regarde il a pris le talus de plein fouet, la voiture a dû s'envoler!"
Dans l'habitacle, le corps à demi calciné de Jean tenait toujours le volant et sur son visage intact s'éclairait un sourire. "Il semble heureux!" dit une voix!

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Patcrea · il y a
L'absence si présente...
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Patrick Gibon · il y a
un chaud suicide pour une troublante dispute à la noix!
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Soseki · il y a
Le poison des colères rentrées !
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Françoise Mornas · il y a
La colère, celle qu'on ressent et celle qu'on subit, peut conduire à des catastrophes. C'est le cas dans cette histoire où le personnage est toujours hanté par le drame vécu jusqu'à le reproduire. On parle parfois d'une colère noire... c'est le cas ici...
Si vous le voulez, je vous invite à passer sur ma page où j'ai aussi un "court et noir" en lice.

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Fabienne Maillebuau · il y a
Très bien écrit, mes voix.
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Lomi Lomi · il y a
ne jamais prendre la route quand la colère nous prend ! Et puis le sommeil... Et puis l'alcool... et puis une trop grande fatigue, le spleen, la douleur, la trop grande vieillesse... pft.. Je vais rester chez moi, au lit...Le lit ? Un lit peut aussi être dangereux il me semble que c'est le lieu où la plupart des gens meurent ! Cornélien !
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Fred Panassac · il y a
Une histoire très douloureuse qui plonge dans l'inconscient des personnages. Le déroulement de cette dispute n'est pas si surprenant, seules ses conséquences sont exacerbées et poussées jusqu'à l'extrême, la tragédie de la route : on le comprend. J'ai sincèrement frémi à ce récit, lu d'un trait, et je ne me suis pas doutée de la double chute. Quelques petites fautes de frappe, comme "bars" au lieu de "bras", dans le feu de l'action. Bravo pour cette histoire au ton personnel, captivant par sa force psychologique entre rêve et réalité. Mes voix et encouragements à ce texte, Gérard.
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Pierre Lieutaud · il y a
Bon scénario, bien ecrit
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Daniel Nallade · il y a
Un bon moment de lecture !
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Gérard Aubry · il y a
Merci! G.A.
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T. Siram · il y a
Une vie de couple comme tant d'autres... malheureusement!
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Gérard Aubry · il y a
C'est vrai! Mais parfois le réveil est bien meilleur. Merci! G.A.
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