Voyage infernal

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Image de Hiver 2021
C’est la nuit et elle s’ennuie. Elle marche dans la ville sans la reconnaitre. Vingt ans qu’elle n’y était pas venue…
Depuis que sa mère a quitté ce monde – c’est comme ça qu’elle parle de sa mort –, plus rien ne l’intéresse. Elle a constaté qu’avec le départ de celle qui lui avait donné la vie, s’en allait un peu d’elle-même : elle allait mourir un jour. C’était une certitude. Depuis ce froid matin de mars, elle sent son âme s’échapper de son corps seconde après seconde avec son souffle, pour ne plus revenir. Le compte à rebours a commencé.
Sa vie, la vie, est devenue futile et incompréhensiblement inutile.
Les combats qui donnaient un sens à son existence, à quoi bon ? Sa passion pour la philosophie, à quoi bon ? Et les plaisirs de la table ?! Même le filet de sandre au muscat du Beaujolais n’avait plus le même goût. Ce goût des récoltes d’automne qu’elle lui avait transmis.
Et ses rêves en bandoulière…
La beauté ne sert à rien, se dit-elle à l’abri d’un bosquet, en levant le nez vers la Grande Ourse.
Et Bach, Chagall, Rimbaud ? Elle commence à penser que l’art est une tentative aussi vaine que merveilleuse pour échapper à l’oubli. Il ne la console plus.
Pourtant, elle ressent parfois un intérêt nouveau, comme une curiosité : partir à la recherche de sa mère. Ainsi, elle l’a vue une fois dans un nuage en forme de cœur, une autre fois sur une statue qui tenait un vrai coquelicot, sa fleur préférée. Elle l’a entendue un jour à sept heures du matin, sur les ondes brouillées de la radio, l’a aperçue dans une tempête de neige de la télé, quand celle-ci est tombée en panne…
Elle a adopté un chaton aussi, et pense qu’il est sa réincarnation…
Ce soir, sous les platanes, elle constate tristement que les étoiles du Chariot sont bien à leur place, alors elle reprend sa marche silencieuse. En passant devant la cour de son ancienne école, elle scrute le platane derrière la grille, aperçoit son sourire dans les dessins de l’écorce, ses yeux sur les feuilles…
À petits pas nonchalants, elle suit la Saône, les yeux baissés sur les reflets des lampadaires du quai qui vacillent dans l’eau. Elle croise un homme qui la regarde, étonné, mais cette fois fixée sur ses pensées, ne tourne pas la tête.
Quand sa mère a voulu revenir ici, pour mourir disait-elle, leur ancienne maison était à vendre. Il n’y a pas de hasard, ajoutait-elle alors avec malice, je dois l’acheter.


***

La voici sur la place du quartier de son enfance, un peu perdue : les points de repère familiers, la cabine téléphonique, la pissotière ont disparu.
Elle s’approche de la grille du parc : le vieux château sommeille, mais parfaitement restauré elle ne le reconnait pas : les murailles, plus dorées que jamais, ont été relevées, et le donjon est éclairé en bleu. Elle actionne la poignée mais celle-ci est fermée à clé. Sans réfléchir, elle escalade les barreaux. Au loin, le bruit de l’autoroute lui parvient, ressemble au ronronnement de son chat. Une sirène de pompiers déchire la nuit, puis celle-ci se rendort aussitôt.
Le bleu de la tour l’attire. Elle passe le pont-levis qui craque sous ses baskets puis, devant la muraille, se met à genoux, on dirait qu’elle prie.
C’est alors qu’elle aperçoit une pierre plus bleue que les autres, légèrement phosphorescente en fait. Des inscriptions étranges la décorent, comme les perles éparpillées d’un collier cassé, A B - 7 1 7 2 - VI
Les initiales de sa mère lui sautent aux yeux : elle s’appelait Anne. Anne Brune.
Avant d’additionner 7, 1, 7, et 2, elle sait qu’il va se passer quelque chose, car son cœur dans sa cage essaye de se carapater.
Au 17 qu’elle obtient accompagné du VI en chiffres romains, elle associe naturellement la date de naissance de sa mère : le 17 juin.
Elle est bouleversée, pense que celle-ci lui envoie un message, « tu vois Valentine, après la mort, la vie continue… »
Sortant son portable de la poche arrière de son jean, elle prend une photo de la pierre mystérieuse, puis, terrorisée, décide de rentrer dans la petite maison de son enfance.


***

Toute la nuit dans son lit, elle se tourne, se retourne, s’interroge : doit-elle revenir vivre ici, dans cette maison déserte, dans cette ville immense, devenue aussi étrange qu’étrangère ?
Elle revoit ces chiffres, ces lettres incrustées dans la pierre bleue. Ils se mélangent, jouent à cache-cache, sèment la zizanie dans ses souvenirs, les mots croisés de son père et les sudokus de sa mère, puis à la fin elle s’endort…


***

Au petit matin elle se lève, ses yeux se décollent pour voir le monde.
Elle sort son portable de la poche de son jean, étalé par terre comme une dépouille, cherche la photo de la veille, mais ne la trouve pas.
À peine troublée, elle décide de retourner la nuit prochaine au parc. En avoir le cœur net, prendre une nouvelle photo, et recommencer ainsi, autant de fois qu’il le faudra.
Et dans le silence de cette aurore naissante, elle va préparer son café.
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