Voyage de noces

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En compétition

Ecrire, c’est un peu comme transposer mes rêves sur le papier, quelques mots pour délivrer mes pensées. Mes professeurs disaient de moi que je papillonnais, que j’avais la tête ailleurs, dans  [+]

Image de Été 2020

Rémy et Mathilde descendaient avec leur canoë le canyon du Yukon dans le parc national de Kluan au nord-ouest de la Colombie-Britannique. La rivière devait les conduire en moins de quinze jours dans la modeste ville de Whitehorse. C’était leur cadeau de mariage, leur voyage de noces. Rémy avait toujours été attiré par l’aventure et son désir le plus cher était de se confronter à la nature à l’état vierge. « L’appel sauvage » de Jack London avait nourri son imagination depuis son plus jeune âge. Aujourd’hui, il voulait partager ce voyage avec celle qu’il aimait. Avant de partir, Mathilde et Rémy avaient promis à leurs familles et à leurs amis d’organiser une soirée diaporama à leur retour. Rémy n’avait donc pas oublié son NIKON D90 avec son super zoom 15-105 mm. Une pure merveille de la technologie nippone.

Rémy et Mathilde allaient aborder un coude de la rivière lorsqu’ils entendirent des galets roulés en aval. Ils mirent de suite leur canoë en travers et descendirent le courant à petite vitesse. Ils virent d’abord une masse sombre, là, juste derrière un tronc placé au milieu du torrent. Puis ils distinguèrent nettement un ours. Un ours brun. Un gros mâle occupé à pêcher du poisson. Tandis que leur embarcation filait droit vers l’animal, Rémy s’empressait de fouiller son sac pour attraper la bombe neutralisante. Celle que les guides du parc leur avaient donnée le matin même. Alors qu’il armait le mécanisme, l’ours poursuivait son activité sans se soucier le moins du monde de leur présence. Tout à coup, l’animal leva la tête dans leur direction et se retourna aussitôt, puis d’un pas lent la bête regagna la berge, pour enfin disparaître dans la forêt dense et noire de conifères. Il leur fallut plusieurs minutes avant de retrouver leur calme et même la parole. C’était leur première rencontre avec l’ursidé. Rémy regrettait une seule chose, de ne pas avoir eu le réflexe de photographier la bête. Surtout que l’animal n’avait présenté aucun signe d’agressivité. Quel idiot avait-il été ! On ne l’y reprendrait plus. Il fallait tout simplement s’habituer à sa présence…
Quatre jours passèrent sans incident, sans difficulté. Ils se dirigeaient doucement vers une zone réputée pour la richesse de sa faune et surtout pour l’omniprésence de l’ours. Arrivés sur les lieux, ils repérèrent rapidement des pas, cinq griffes bien distinctes marquaient de leur empreinte large le sable du lit de la rivière. Il n’y avait pas de doute là-dessus, il s’agissait bien de traces d’ours. Cette fois, il était hors de question de se faire surprendre. Ils se postèrent au sommet d’un rocher et prirent la précaution de se mettre à contrevent. De là, ils dominaient une large vasque dans laquelle se jetaient de petites cascades. Les ours avaient élu domicile dans un endroit vraiment paradisiaque. Les jeunes mariés n’eurent pas à attendre longtemps. À peine le soleil avait-il disparu derrière la montagne qu’une femelle accompagnée de ses deux petits apparut, suivie de deux gros mâles. « Des grizzlys ! » S’exclama à voix basse Mathilde.
Très vite, les ours se mirent à pêcher, un seul coup de patte leur suffisait pour attraper leur proie. De leur poste d’observation, Rémy et Mathilde ne manquèrent rien du spectacle. Rémy photographiait sans relâche. D’abord les oursons avec leur mère, ensuite un gros mâle qui croquait avec sa mâchoire lourde et puissante la tête d’un saumon. Le sol était bientôt recouvert de poissons sans tête. Les jeunes essayaient d’imiter les adultes. Rémy détenait enfin les clichés dont il avait toujours rêvé… La nuit tombée les ours s’en allèrent, il était temps d’installer leur campement. Comme à leur habitude et conformément aux consignes de sécurité, Rémy et Mathilde hissèrent en haut d’un mât en acier toute leur nourriture ainsi que tout produit susceptible d’attirer l’ours. Pourtant cette nuit, ils ne trouvèrent pas le sommeil, chaque craquement, chaque souffle, chaque cri d’oiseau les firent sursauter. Rémy se leva d’ailleurs plusieurs fois pour alimenter le feu. Lorsqu’ils virent arriver les premières lueurs du jour, ils se sentirent tout de suite moins oppressés, ils étaient comme libérés de leur propre imagination. Tout était calme. Ils rassemblèrent rapidement leurs affaires et quittèrent les lieux avec un certain soulagement. Après une semaine de navigation dans des eaux agitées, ils se rapprochaient de Whitehorse. En effet, le lit de la rivière s’élargissait pour former une succession de petits lacs. Signe qu’ils étaient proches du but. Ils avaient d’ailleurs quitté la région du parc et ne craignaient plus maintenant de rencontrer l’ours.
La fatigue s’était installée. Pour fêter ce qui serait peut-être leur dernière soirée dans cet Eden, Rémy et Mathilde décidèrent d’échanger leur nourriture lyophilisée contre une bonne boîte aux petits pois et lardons. Rien que d’y penser, ils en salivaient. Quinze jours d’aliments sans goût, ça rend fou, surtout pour les gastronomes qu’ils étaient. Ils gagnèrent un îlot sur lequel ils échouèrent leur embarcation. Ils allumèrent rapidement un feu pour se réchauffer et éloigner les moustiques qui se faisaient de plus en plus agressifs. Rapidement l’odeur des petits pois lardons envahit l’espace et titilla leurs narines. « Miam, miam ! » S’écrièrent-ils en cœur.
Mais tout à coup le silence de la nuit fut rompu par des bruits d’éclaboussures. « Tu entends comme moi ? dit Mathilde. Quelqu’un nage dans notre direction ! » Stupéfaits, ils se jetèrent d’abord un regard inquiet qui devint très vite effrayé. « Vite la bombe ! cria Rémy. Merde ! Elle est dans le canoë ». Alors dans un geste nerveux et désespéré, Rémy attrapa sa lampe torche et éclaira la nuit noire…

Une année était passée lorsque Walter Scott, le gardien du parc, aborda les berges d’un îlot non loin de Whitehorse. Il arpenta la zone sans trouver le moindre indice. C’était le printemps. Le sentier sur lequel marchait Walter Scott était bordé de fleurs blanches… Tel un chemin de jeunes mariés.

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Mireille Bosq · il y a
Je m'y voyais bien (il fait 32° chez moi aujourd'hui) et je n'adhère pas forcément à l'idée d'une fin tragique. Pourquoi le sentier ne garderait-il pas le souvenir ému de jeunes mariés en visite?
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JEAN-MARC BOITON · il y a
Il va falloir attendre la saison 2, pour savoir qui se sert maintenant du Nikon!
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Claire Lalevée-Huart · il y a
Encore un texte qui nous emmène directement sur le lieu de l'histoire ! Bravo !!
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SakimaRomane · il y a
Un joli voyage mais quelle fin tragique ! :)
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Randolph · il y a
Un texte saisissant, entrainant, bien écrit...un régal ! D'autant plus que j'ai toujours rêvé d'aller dans cette région...et en revenir !!
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Paul Thery · il y a
Il y avait donc des alligators, par-dessus le marché? ou des tueurs en série aux aguets ?
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Fred Panassac · il y a
Un bon récit où l'on se demande dès la première rencontre avec l'ours, quand les jeunes mariés vont se faire surprendre et dévorer. Le suspense n'est pas mal tourné. C'est drôle que le gardien du parc porte le nom de l'auteur d'Ivanhoé. Le texte est vif, agréable et bien écrit.
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Ikouk OL · il y a
Un style limpide et frais comme le cours d'une riviere. Une histoire qu'on aimerait écouter le soir au coin d'un feu.
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(https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chartreuse)

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Triste fin de voyage me semble-t-il ? une visite sur mon site peut-être ? merci
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Ginette Flora Amouma · il y a
Angoissant et fascinant ! Le lecteur est tout aussi terrorisé.

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