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Qualifié

L’oiseau de mer s’appuyait sur un vent de traverse, pleine mer.
Le banc de poissons croisait à quelques milles. Les millions d’écailles scintillaient et glissaient sur le courant. Un poisson parmi tous qui suivait la foule de ses congénères. Un parmi tous qui nageait sans originalité terminerait son voyage dans le ventre de l’oiseau.

Le porte-conteneur était parti en retard du Havre, il n’atteindrait jamais à temps le port africain de Conakry. Alors les moteurs étaient poussés plus que de raison.
Le sillage se creusait. Les hélices hachaient l’eau. Et broyèrent sans un hoquet l’oiseau de mer qui s’était oublié dans la houle reposante, le temps d’une digestion.

Les deux coudes sur le bastingage, Ahmid observait la clarté blanche de l’écume qui se dessinait dix mètres plus bas. Il était sorti de sa cachette pour respirer un peu. Il faisait le voyage à l’envers ; il rentrait au pays. Il avait conquis l’Europe froide à coup de bakchichs à de gentils passeurs et autres fonctionnaires compatissants. Pour finalement travailler comme esclave anonyme dans un port inconnu et balayé d’une brise glaciale.
Alors il avait fait le choix du retour. Il était assez courageux pour affronter l’humiliation de l’échec, les reproches silencieux de sa mère, et peut-être la répudiation de son père. Mais il serait en ordre avec lui-même, car il vivrait chez lui, au chaud.
Il s’ajustait le bonnet sur les oreilles quand il entendit une cavalcade sur le pont. C’était pour lui, le passager clandestin. Il était un rat sur le bateau, et les marins savent bien qu’un rongeur à bord ça porte malheur. Il fallait donc le chasser.
Ahmid fut saisi par plusieurs paires de bras, puis soulevé comme un ballot et jeté à la mer. Ce n’était pas son choix mais le froid serait sa dernière destination.

Fin du voyage.

PRIX

Image de Hiver 2015
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Bertrand Gille · il y a
Comme quoi j'ai bien fait d'aller lire un autre texte de vous.
j'ai aimé ce texte bien plus que celui qualifié en finale. Comme quoi, je ne suis pas certain de comprendre forcément les systèmes de votes. :)
Merci à vous pour ce destin qui aurait pu être une "happy end" et se termine en un plongeon tragique.

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Bernadette Lefebvre · il y a
Ho seigneur quel destin funeste si seulement en Afrique le poisson côtier n était pas ratissé par les gros navires usines ces jeunes des villages côtiers d Afrique auraient concernés une pratique ancestrale et leur unique gagne pain c est inhumain
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Corinne Bel · il y a
C'est un peu gênant de faire état de son vote...
mais vraiment j'aime bien. Vous vous faites porte-voix et d'une certaine manière, en quelques lignes, éveilleur de consciences.

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Bertrand · il y a
fin du voyage
pour désespéré en bout de course
un court sur le déracinement et l'intolérance
+1

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