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Vous n'allez pas me croire

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Liane Estel

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Pourquoi ai-je eu l’idée, un jour lointain de ma jeunesse, d’aller acheter une mobylette ? C’était le printemps. Partout la sève montait et la nature verdissait. Mes vingt ans piaffaient dans les transports en commun et l’image d’un deux roues se faufilant dans la circulation m’a peut-être aidée à faire germer cette idée. Allez savoir.
Gagner du temps, c’est cela qui m’a incitée à me rendre chez un marchand pour y choisir une mobylette. J’étais, à l’époque, fiancée et mon amoureux n’avait pas protesté quand je lui avais fait part de mon envie. Bien mal lui en a pris ! Le pauvre, il ne pouvait pas se douter que le destin allait nous séparer à cause de cet achat...
Je vous explique : une fois l’affaire conclue il me fallait apprendre les rudiments de la conduite d’un tel engin. Cela ne me paraissait pas très sorcier mais néanmoins j’acceptais quelques leçons proposées par le fils du commerçant. Et c’est là que tout a basculé ! En le voyant accroupi au chevet d’une motocyclette, le col de sa salopette dégageant sa nuque, un frisson m’avait parcourue et je n’avais pu détacher mon regard de cette peau offerte, barrée d’une chaînette en or.
Que m’arrivait-il ?
Sur la route je l’ai suivi sans problème, le dépassant même dans les virages ! Grisée dans tous les sens du terme, je m’en donnais à cœur joie comme envoûtée. Cédant à la magie d’une ivresse incontrôlable, je planais.
Revenue sur terre, après la leçon de conduite, j’étais plutôt embarrassée : dans deux mois j’allais me marier...
Que dire alors du cas de conscience qui s’ensuivit ? Si j’ai toujours eu la tête dans les nuages, j’ai toujours eu également les pieds bien enracinés. Cependant, aux prises avec cette réalité flagrante je ne pouvais pas me jouer la politique de l’autruche, je devais prendre une décision, oui, car décemment je ne pouvais pas m’engager à vie en me mariant après ce que je venais de ressentir, disons, face à un étranger. La fougue de ma jeunesse m’a dicté la voie à prendre : sur la route de l’avenir je ne m’engagerai pas à la légère, cette aventure me soufflait à l’oreille que ce serait une erreur, qu’il me fallait me retrouver seule et faire le tri dans mes sentiments. Certes ce ne fut pas facile. Que de dégâts j’allais occasionner dans le cœur de mon fiancé ! Malgré tout je devais être honnête avec lui et je lui ai donc expliqué ce qui m’arrivait en lui disant que j’avais besoin de recul, de réfléchir en somme à cette situation inattendue. Des larmes suivirent ma déclaration, des bouquets de roses envahirent mes jours et des lettres enflammées me parvinrent sans toutefois ébranler ma décision. Vis-à-vis de ma conscience j’étais sereine, je quittais mon fiancé sans connaître la suite de cette histoire, c’est-à-dire que je ne savais absolument pas si j’allais revoir le fils du marchand de mobylettes. Non sans mal, mon fiancé avait fini par accepter notre séparation. Ouf ! Je respirais mieux. Maintenant il s’agissait de me retrouver dans cet imbroglio de sentiments que je ne maîtrisais pas vraiment.
Néophyte en matière du fonctionnement d’une mobylette, après un bon mois de loyaux services, ne voici pas que celle-ci me joua le tour de ne pas démarrer, je ne savais trop que faire. Contrôle du réservoir effectué, de la bougie itou, rien n’y fit, cette fichue machine ne voulait rien entendre ! J’étais furieuse, énervée aussi car j’allais être en retard à mon travail. Et je n’aimais pas cela. Quasiment enragée je suis parvenue à enfourcher ma Pop, comme je l’avais baptisée, pour me rendre en roue libre – heureusement pour moi la route descendait sur la plupart du trajet – jusqu’à la boutique du marchand. Arrivée en nage dans l’atelier de ce dernier, je me mis immédiatement à tempêter et à déclarer au fils du propriétaire que si je ne pouvais pas compter sur cette machine, je n’en voulais plus, que le marchand pouvait garder les arrhes versées et que je la lui rendais sans regrets. En guise de réponse et à ma grande stupéfaction j’entendis une voix tranquille me demander :
- Vous avez des ennuis ?
En même temps, j’entendis le moteur de ma mobylette ronfler joyeusement !
J’aurais giflé ce garçon ! Bien sûr je ne l’ai pas fait. J’appris que tout simplement le moteur avait été noyé... Tout comme moi je l’avais été en présence de ce que l’on pourrait appeler un coup de foudre. Reprenant mon souffle j’ai remercié mon sauveur et je l’ai invité pour le soir même à prendre un verre parce qu’il n’a pas voulu me facturer ce dépannage...
Depuis nous faisons route ensemble et cela fait plus de cinquante ans que ça dure ! Croyez-le ou non, le comble dans tout ça est que cette histoire est vraie...

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