Voiture à vendre

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Amie des lettres, passionnée d’écriture, dans la cinquantaine active et enthousiaste, j'écris à mes heures perdues, essentiellement des textes courts, nouvelles, micro nouvelles, portraits  [+]

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Jeudi 31 octobre. Un matin mi-figue mi-raisin, même si les figues n’ont pas la part belle. Le raisin en revanche, chez Éléonore, il y en a un peu toute l’année. Pour le raisin, chez elle, c’est un peu tous les jours fête. Non pas des grappes, ni du jus en bouteille, mais... plutôt... des restes, des produits dérivés en somme... Comme en témoignent ces cadavres amoncelés dans le sac en toile posé à même le sol de la cuisine. Cadavres dont elle ira se défaire dans quelques minutes dès qu’elle aura réussi à laisser un message compréhensible avec ce fichu portable. Le brouillard qui enveloppe ce matin le cimetière semble s’être glissé sur les lignes téléphoniques, avoir pénétré la petite maison, engourdi les doigts et les cordes vocales d'Éléonore. Elle réussit pourtant à donner rendez-vous à cet acheteur providentiel. Il viendra voir la voiture aujourd’hui à la fermeture du cimetière dont elle est la gardienne. Avec un peu de chance et si tout va bien, elle conclura avec lui cette affaire le soir même. Pour l’heure, avant de se mettre au travail et d’ouvrir grand les portes de la maison des morts, elle va jusqu’au container jeter ses verres, ses bris de souvenirs aussi. Chaque éclat lâche une larme de sang amère...

Puis, une fois les portes déverrouillées, la journée se poursuit, avec les va-et-vient coutumiers des visiteurs venus fleurir une fois l’an les tombes de leurs chers disparus et les visites non moins nombreuses des habitués, fidèles parmi les fidèles. Pas le temps de s’ennuyer, la veille de la Toussaint. Des pots de fleurs cassés, de la terre renversée à balayer, des feuilles à ramasser, des gens à renseigner, voire consoler... Et un portable qui s’agite dans la poche d'Éléonore comme un vibrato maléfique.

– Je suis désolé, mais un empêchement va me retarder. Je peux venir voir la voiture à 20h00. Est-ce que ce ne sera pas trop tard pour vous, Madame ?
– Pas de problème, venez quand vous pouvez. Appelez-moi quand vous arriverez.

La voiture, Éléonore espère pouvoir la vendre à ce Monsieur. Le prix annoncé ne l’a pas effrayé. Maintenant, il faut qu’il voie la voiture et qu’il l’essaye. C’est un modèle ancien, mais le kilométrage est faible, la carrosserie et le moteur impeccables. Après l’accident, cette mort subite, descente aux enfers, elle avait fait réparer la berline, ça lui avait coûté un bras, presque deux... Elle croyait par ce geste ne garder que le meilleur et effacer le pire. Elle pensait se venger et tordre le cou à la faucheuse et voleuse de mari. Mari pourtant largement infidèle qui s’était joué de sa confiance et naïveté. Mais elle s’était trompée... Elle n’avait pas refait l’histoire. Elle avait écrit autre chose. Et elle s’était ruinée, physiquement et économiquement.

Les portes du cimetière refermées, Éléonore rentre chez elle. Dans sa cuisine, elle se sert un verre puis un deuxième. Ensuite elle se dirige vers l’auto. Elle en fait le tour, la caresse... Elle se sent tiraillée, la séparation va être difficile. Elle veut s’asseoir une dernière fois dans la voiture, rouler quelques mètres aussi. Elle court chercher les clés et revient haletante dans l’allée des morts. Mais la portière ne s’ouvre pas. Rien ne se passe. Éléonore se penche. La lumière commence à décliner. Elle ne voit plus très bien. Le rétroviseur extérieur lui renvoie pourtant une image bien surprenante. Une jeune femme élancée et élégante lui sourit. Un fantôme d’autrefois qui vient danser autour de la voiture. Soudain la portière s’ouvre, et voilà Éléonore au volant, le pied sur l’accélérateur prête à circuler. Elles font quelques mètres ensemble. Puis la voiture s’arrête exactement au même emplacement que précédemment. Éléonore rentre chez elle un peu sonnée.

Un coup de sonnette. Elle s’imagine l’acheteur en avance. Elle va ouvrir la porte d’entrée, actionne la poignée. Un vent glacial lui transperce la peau. Les enfants du quartier lui lancent :

– Des bonbons ou un sort !

Ce sera un sort, car elle n’a jamais de bonbons. Les enfants repartent déçus tandis qu'Éléonore voit la jeune femme se recoiffer dans le miroir de l’entrée. Un frisson la gagne.

Nouveau coup de sonnette. Encore ces gamins, pense Éléonore. Non, cette fois, c’est Monsieur l’acheteur, devancé par la jeune femme souriante. Il lui explique que cette jeune personne, rencontrée à la porte du cimetière, l’a guidé jusqu’à sa maison. Éléonore ne sait plus sur quel pied danser.

 

Elle passe devant et se dirige vers la voiture. Il fait bien nuit maintenant. Curieusement toutes les portes du cimetière sont ouvertes. Des chats noirs ont choisi ce lieu comme terrain de jeu. L'acheteur est très intéressé. Il ouvre le capot quand brusquement, les unes après les autres, les tombes du cimetière se soulèvent et les morts se lèvent et passent à côté d'Éléonore en la frôlant ou en chuchotant. Père, mère, cousins, amis, ils sont tous là. Et son mari ? Éléonore se retourne, regarde un peu mieux l'acheteur, le dévisage. Elle reste pétrifiée. L'acheteur n'est autre que son mari qui monte dans la voiture et part rouler quelque part dans les ténèbres...

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Takinou8 E · il y a
Un petit frisson m'as parcourue, je l'avoue ! Bravo !
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Cudillero Plume · il y a
Merci.
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Chantal Cadoret · il y a
Joli texte, rondement mené. Il faut faire attention à l’excès De raisin! Bravo!
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Cudillero Plume · il y a
Merci Chantal !
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Sidonie Larue · il y a
Toutes mes voix pour ce bien joli texte ! Belle chute !
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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Sidonie.
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Yann Olivier · il y a
Je vous ai lu.
Et vous donne mes voix. ;-)

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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Yann. :)
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Doria Lescure · il y a
non seulement le mari était volage mais en plus, il revient d'outre tombes récupérer sa voiture. Il y a une ironie presque joyeuse dans ce récit fantastique et une progression efficace qui nous emmène là où on ne s'attend pas à aller. Voici mes voix.
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Cudillero Plume · il y a
Vous me voyez ravie de vous avoir fait voyager... Merci Doria. :)
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Odile Nedjaaï · il y a
Les cimetières la nuit… brrrr…. Mes voix !
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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Odile.
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cathquarantequatre Quarantequatre · il y a
Coucou Cudillero, Je n'ai pas changé d'avis. Mon soutien renouvelé !
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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Cath44. :)
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Jeanne · il y a
Nous voici plongés dans le quotidien d’une gardienne de cimetière, un lieu baigné de mystère, un univers peuplé de spectres, de fantômes dès que tombe la nuit, une ambiance mortifère où les cadavres de bouteille d’emblée donnent le ton. Eléonore s’affaire, vaque à ses occupations sous un ciel sombre, un temps gris, nuageux, assombri d’un écran de brume, de brouillard à couper au couteau, un temps de circonstances en cette fin octobre, début novembre.

Veuve d’un mari volage, elle a rendez-vous avec un éventuel acheteur pour lui vendre une voiture d’occasion, celle de feu son mari, une berline accidentée remise à neuf, en parfait état de marche. Une voiture précieuse à ses yeux, témoin fort garant du passé, tout va bien dans le meilleur des mondes des affaires tant que ce n’est pas un corbillard. Elle aimerait prendre le volant, faire un dernier petit tour mais la porte reste close, dans la glace du rétroviseur, elle entrevoit la silhouette d’une dame blanche qui tourne autour, l’invite à monter à bord. Elles prennent place toutes deux, entreprennent un voyage (qui semble) immobile.

Une passagère énigmatique qui la suit comme son ombre, un véhicule où il se passe des choses (matérielles et immatérielles) pour le moins étranges, où s’invitent de mystérieux visiteurs du soir dont un revenant de l’au-delà, un visage connu, familier qui surgit d’on ne sait où et disparaît comme il est venu. Une situation au point mort où le moteur de l’imagination tourne à plein régime, où au final le sort en est jeté. Merci qui ? merci les enfants ! :-) Un récit fort plaisant, un scénario abracadabrant rehaussé d’une touche de fantastique, une histoire qui finit en queue de poisson, que nenni ! en points de suspension. Un bouquet de cœurs (déposé précédemment) et tous mes vœux Cudillero pour la suite des événements.

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Cudillero Plume · il y a
Merci infiniment Jeanne pour votre nouveau passage sur ce texte et votre commentaire si agréable à lire et découvrir. Votre lecture toute en sensibilité – au cœur du texte – me touche profondément tout comme vos encouragements qui me vont droit au cœur… ♥ ♥ ♥
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Jeanne · il y a
Un bien charmant trio de cœurs. En écho voici une guirlande musicale pour en voir de toutes les couleurs : ★•.•´¯`•.•★..♩.♬´¯`♬.* ‘ •♫♫*♥*♫♫ • ‘ *
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Vincent Zochowski · il y a
Une bonne finale, mes voix ;)
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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Vincent. :)
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Odile · il y a
Entre vapeurs d'ivresse, souvenirs du passé, désillusions du présent, un vent de mort passe les portes, ouvre la portière et tout se mélange. Belle imagination, un peu de confusion chez moi au démarrage, cimetière d'humains ou de carcasses, mais finalement, cela s'imbrique et j'ai aimé le démarrage final. Félicitations pour votre sélection et bonne chance !
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Cudillero Plume · il y a
Merci beaucoup Odile.