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Voile d'ombre

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Yves Le Gouelan

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La pointe bleue du laser trace un fil invisible dans la masse sombre de l’ouvrage. La matière est agitée, mouvante. Le travail est minutieux, demande beaucoup de concentration. Le dos crispé souffre et je retiens mes gestes. Le besoin de détente se fait sentir. Je me lève. Au-delà de la baie vitrée, la ville scintille de petits points lumineux et la nuit étire ses noires tentacules jusqu’à l’horizon, où le soleil ne brille plus. Une épaisse couche de ténèbres entoure désormais la terre. Réchauffement, cataclysmes, guerres fratricides entre humains et humanoïdes sont passés par là. Je suis un survivant, fils et petit-fils de survivants. Pour l’état civil, je m’appelle Oland Brasero et je suis tailleur d’ombre, comme autrefois mes aïeux furent tailleurs de pierre ou de diamant.

Un véhicule de la milice patrouille dans l’avenue, les contours d’acier rassurants et inquiétants, protecteurs et menaçants. Je retourne à mon ouvrage.

Le module est réservé, pas le temps de souffler. Je finis la découpe ; souder, suturer, les nombreux plis et replis est plus long et fastidieux. Le travail terminé, je débranche le laser et j’enclenche la protection électrostatique au-dessus de la préparation.

Le bac est lourd à manœuvrer jusqu’au monte-charge. Le rideau métallique se referme en grinçant. Ce truc a dû fêter son centenaire depuis...personne ne sait, mais le béton des étages défile lentement sans à-coups. A l’approche, la même odeur, celle de métal surchauffé.

Krozcyk m’attend à l’arrivée. Krozcyk est le maître des lieux, la salle des Révélateurs est inaccessible sans son approbation. Ses bras hors normes suffisent à décourager les récalcitrants. « Salut Olan, qu’est-ce que tu nous amènes cette fois-ci ? »

Il contrôle l’ordre de commande : « Une paire de patrouilleurs, culture génétique certifiée Grande Fabrique. Les paires c’est du boulot pas vrai ? Bon tu vas t’installer dans le module du fond, les autres seront bientôt rechargés, ça devrait aller »

La salle des révélateurs est une cathédrale de verre, où chaque module est un tube de taille gigantesque. Toujours impressionnant de circuler au milieu de ces géants plongés dans un sommeil sur lequel veillent de pâles lueurs. Kroczyk aurait pu m’aider à l’installation du bac. Je le rejoins dans la salle sécurisée. « Tiens, cadeau, comme promis » Un tube phosphorescent violet passe de main en main. Un sourire en retour.

« T’es un mec cool Olan. Allez watts à volonté, ça te va ? »

« Restons autant écolo qu’économe, gardes-en sous le pied, je ne veux pas tout faire exploser ». Et puis j’ai mes raisons.

Son rire gras de psychopathe m’éclate aux oreilles « On lance le bazar ? »

Je grogne un oui. Il prend place comme un seigneur à la régie de contrôle et « lance le bazar ». Vérification rapide des connexions, le spectacle peut commencer. Je m’approche de la vitre de protection pour ne rien manquer. Les spots s’éteignent.

D’abord un grondement, sorti de nulle part, le sol tressaille, tremble, la cavalcade des watts furieux se jette au cœur du module. Un éclat aveuglant jaillit ; déchirant l’intérieur du Révélateur un arc électrique grésille et claque comme le tonnerre. Dans la confusion des molécules un cône de lumière blanche éblouissante se met à tournoyer, une force invisible la masse sombre du bac. L’aspect gélatineux disparaît vite dans un flot noir qui se dresse, en lévitation. Des formes se dessinent. Combien de temps s’est écoulé ? La fascination de ces instants emporte la réponse. Les premiers contours apparaissent enfin. La génétique bat son plein, quelle symphonie, des arcs crépitent dans tous les sens. L’impatience et la crainte me gagnent. La lumière vive travaille, sculpte les formes, affine les silhouettes, les visages deviennent identifiables.

La gangue noire se fissure comme la coquille de l’œuf sur le point d’éclore et tombe d’un coup, libérant les corps. Les traits se précisent : yeux, nez, mains, rien ne manque. Le cône de lumière s’estompe peu à peu.

Deux patrouilleurs se tiennent debout, au centre du module, entiers, immobiles, imparfaits mais fonctionnels. Et collés à eux, buste, tête et membres, un voile noir qui les suivra en permanence, un voile d’ombre dont ils sont nés.

On peut respirer et chasser les tensions. Kroczyk se chargera de leur installer les casques d’apprentissage accéléré et les conduira au comité d’évaluation. Ma part de boulot s’arrête là, reste à attendre un retour favorable du comité et toucher mon fric.

De loin avec Kroczyk on se fait des signes, je remonte dans les étages, à l’atelier où j’ai mes quartiers, à l’abri de tous les regards.

Je traverse à pas feutrés l’atelier plus que jamais silencieux. Le bâtiment paraît désert. L’absence de lumière naturelle plonge la vie dans un état de torpeur permanente. Cela sert mes projets. Une porte dérobée derrière le coin cuisine, une petite pièce sans ouvertures sur l’extérieur et sous un drap tâché de cambouis, un autre bac où nage un substrat aux relents de pétrole et de métaux ferreux. L’odeur du sang, qui sait. Une nouvelle œuvre, clandestine celle-ci. J’ai ce pouvoir de créer à ma guise.

Dans deux heures environ, Kroczyk s’envolera dans les vapeurs phosphorescentes des violences de la petite fiole violette. Alors je m’accorde une pause sensorielle dans un bain musical, suivie d’exercices de méditation.

Apparemment détendu, je consacre mes derniers instants de tranquillité à des préparatifs simplifiés, des gants, une capuche pour dissimuler mon visage, des vêtements passe-partout, un brouilleur d’ondes. J’ôte le drap. Mise en sécurité du bac, essai du moteur. C’est parti.

Je quitte l’atelier tous les sens en alerte. Evitons les mauvaises rencontres, d’ordinaire je croise peu de monde, il suffirait d’un garde tatillon pour prévenir sa hiérarchie. Les Gouverneurs n’apprécient pas les initiatives personnelles, assimilées à des actes de rébellion. Et s’ils découvrent que le bac n’a pas été acquis légalement, que la culture génétique a été subtilisée frauduleusement dans les stocks officiels et que la matière noire a été achetée au marché de la même couleur...

Le monte-charge se pose en douceur. Pas de superviseur pour m’accueillir, mon équipée furtive s’annonce sous de bons augures. L’un des modules a eu le temps de se régénérer. Ce n’est pas un modèle récent mais je ne vais pas aller secouer monsieur muscles et réclamer un meilleur équipement.
La mise en place des connexions demande toujours du temps et c’est le cœur battant que je m’installe à la régie de contrôle. Je pense me souvenir de chaque geste, de chaque phase des différentes opérations. Réglage de la puissance.

D’abord les bruits sourds, les vibrations, les éclairs, le cône de lumière et le vortex qui s’ouvre et aspire un tourbillon grésillant. Le magma noir s’agite, se dresse, danse, s’étire. La lumière intense active l’éclosion et libère la silhouette tant espérée au milieu des fumées. Le voile d’ombre la découvre, la révèle à mon âme. La Révélation, mon œuvre ultime, fruit de mon imagination. Née de l’ombre et de la lumière, forcément sublime.

Je cours ouvrir le module, le verre est brûlant, les vapeurs acides me font tousser. Sa peau encore luisante affiche une couleur inattendue, un joli bleu, irisé de reflets dorés. Je la prends dans mes bras, note au passage les mensurations plus généreuses que prévu. J’ai oublié ses vêtements pour couvrir sa nudité. Vite, la déposer sur un siège roulant, connecter le casque de conditionnement et déguerpir de là.

Suivent des heures à veiller sur elle, sa respiration, ses constantes. La vie s’insuffle en elle. Elle est plus que ma création, elle est ma lumière et je serai son ombre.

Arrive le moment où elle ouvre les yeux, l’un est jaune, l’autre est gris. Emerveillement. Elle me dévisage, donne l’impression de me connaître. Ses lèvres remuent. Je l’aide à se redresser, le contact de sa chair frémissante me bouleverse et des émotions me troublent.

Son regard plonge au cœur du mien. Ses premiers mots sont : « Ombrasse-moi ».

PRIX

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Patrick Gibon · il y a
de la très bonne SF toute en tension, "deus ex machina" de "robots sexy" avant l'heure ou nouveau côté de la fameuse côte de mâle?
si ça vous chante entre paisses SF, j'en ai une vingtaine sur mon mur murmure, pas de retape du style voter pour moi, juste une proposition de partage!
au fait vous avez un homonyme dans short qui vient d'écrire un très bon de texte "merveilleux" en concours été ttc 2019, familia ou "hasard objectif" comme disait André Breton?

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anonyme · il y a
Très bien écrit avec une atmosphère bien travaillée. Bravo! Je m'abonne! Je vous invite à lire ma TTC en concours, merci d'avance et bonne journée.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Michèle Mancheron · il y a
Quel suspense ! et moi qui ne croyait pas aimer la science fiction... je vais m'y mettre !
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Yves Le Gouelan · il y a
Merci d'avoir soulevé un coin de ce voile d'ombre, un peu retombé dans l'oubli et c'est normal. Je suis touché par votre commentaire.
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Sonia Pavlik · il y a
En quelques phrases, vous plantez tout un univers ! Bravo pour votre imagination !
Si ça vous dit, je vous invite à découvrir ma fable pour les derniers jours de la finale : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-taupe-et-la-buse-fable-en-prose

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F. Gouelan · il y a
Futuriste à souhait. Jolie dernière phrase. Belle trouvaille.
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Isabelle Lambin · il y a
Sacré récit ! C'est tout un univers futuriste et sombre qui prend vie sous nos yeux. La fin, avec ce nouveau corps bleu, me fait penser à Avatar. Une nouvelle enveloppe corporelle pour une vie meilleure ? Espérons-le
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Yves Le Gouelan · il y a
Avatar, c'est vrai, mais en version moins écolo-fantastique. Merci d'avoir apprécié.
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Sylvie Le Maire · il y a
Mais nous avons des textes assez similaires! Peut-être que le vôtre est situé dans un temps plus éloigné que le mien mais le postulat est identique, les ténèbres qui entourent la Terre, l'absence de lumière naturelle mais une fin résolument plus positive. Ou pas. A voir si cette création penchera pour l'ombre ou pour la lumière. Ou peut-être les deux. Il y a tant d'éléments en un texte si court. Chapeau bas.
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Yves Le Gouelan · il y a
Effectivement des similitudes relevées lors de ma lecture, mieux éclairés par votre texte, qui mérite sa place en finale.
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Chantal Noel · il y a
J'ai aimé cet univers étrange et chapeau pour la phrase finale.
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Yves Le Gouelan · il y a
Merci pour ce coup de chapeau.
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Jfjs · il y a
Hé bien du Frankenstein, du Prométhée quelle approche originale pour le sujet imposé !
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Yves Le Gouelan · il y a
Merci pour les références.
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Ombre Blanche · il y a
C'est tout un univers qui est esquissé là ! J'ai beau ne pas être une grande fan des ambiances post-apocalyptiques, le suspens instauré m'a tenue en haleine jusqu'au bout.
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Yves Le Gouelan · il y a
Eh bien si j'ai réussi à tenir en haleine une non-fan, c'est un beau compiment, grand merci.
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