Vive le Québec libre

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Image de Été 2020

Elle l’avait perdue dans le sable. Elle était sortie de l’eau et s’était dirigée vers la grande couverture à carreaux soigneusement étendue par sa belle-mère sur laquelle gazouillait son petit dernier, son enfant préféré. Elle avait attrapé sa serviette de bain, l’avait secouée avant de l’enrouler autour d’elle. C’était à ce moment, pensa-t-elle, que l’alliance était tombée, sans bruit.
Elle avait quand même laissé toute la famille chercher dans la grande maison le soir, au retour. Peut-être n’avait-elle pas emporté l’alliance avec elle ce matin-là, avait-elle dit comme s’il s’agissait d’un sac à main ou d’une paire de lunettes de soleil qu’on choisit de prendre avec soi. Ou pas.
Enfants, beaux-parents et mari avaient fouillé toutes les pièces, passé au crible les étagères, le bord des éviers et des lavabos. Les enfants s’amusaient. Maman, tu es allée dans la salle à manger ce matin ? Et ils couraient pour y vider les tiroirs. Ils adoraient le désordre. Elle avait donné des réponses vagues. Oui, elle était allée dans la cuisine, oui, elle était allée dans la buanderie, quoiqu’en réalité elle n’était plus sûre de rien.
Mais alors vous n’êtes plus mariés ? demandait la petite fille avec jubilation. Tss tss, disait le beau-père, ne dis pas de bêtises, tes parents sont mariés devant Dieu, le mariage est un sacrement.
Pendant le diner, il n’avait été question que de la perte de l’alliance. Elle ne disait rien, coupant la viande dans l’assiette de son petit garçon, chipotant dans la sienne, jusqu’à ce qu’enfin ils passent au salon pour le journal de l’ORTF. Là, ils avaient tous assisté au discours du Général au balcon de la mairie de Montréal.
Personne ne comprenait ce que le Général avait voulu dire ni quelles seraient les conséquences de ses propos inattendus, mais l’allocution était belle, elle évoquait la grandeur de la France. On en avait presque oublié l’alliance. Ainsi, alors qu’ils étaient tous à la plage, le Général fendait les eaux du Saint-Laurent à bord du croiseur amiral puis se rendait à Montréal accueilli en libérateur par une foule en liesse comme à Paris en 1945.
Vers vingt-trois heures, les enfants excités n’étaient toujours pas couchés. Son époux annonça qu’ils iraient de nouveau à la plage le lendemain matin passer au tamis les mètres carrés de sable qu’ils avaient occupés la journée.
Une heure de voiture au petit matin. La famille réunie dans l’habitacle étroit de la Peugeot 404 que son mari aime plus que tout. Et la voix un peu haute de sa belle-mère cherchant à couvrir le son du transistor qui diffuse les commentaires de l’allocution du Général, vous êtes sûre que vous la portiez hier matin ? Je ne sais plus répond-elle faiblement, je ne l’enlève presque jamais. Je m’en veux, je m’en veux répète-t-elle avec cette voix plaintive et absente qui agace tant son mari.
Ils arrivent à la mer, sortent les tamis qu’ils ont apportés et se dirigent vers la plage à l’endroit où ils pensent s’être installés la veille. Mais ils ne se souviennent plus précisément. C’est plus à gauche, Pierre, plutôt par ici dit la belle-mère. Nous étions près de ce muret dit encore le beau-père. Elle se tait.
Puis quand ils pensent avoir trouvé le bon endroit, le mari trace des parcelles dans le sol et les distribue à chacun. Les enfants se mettent à gratter le sable comme des chiots. Les beaux-parents tamisent avec méthode.
Des baigneurs matinaux s’approchent, quelques-uns s’attroupent, et fouillent le sable. Le soleil monte, la plage se remplit de vacanciers et les curieux s’agrègent autour de la famille. C’est alors que la belle-mère s’écrit rayonnante : « Je l’ai retrouvée ! », brandissant l’alliance qu’elle tend à son fils. La foule applaudit.

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Atoutva · il y a
Une histoire à suspens bien originale.
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Johann Schneider · il y a
Original et très bien mené. Juste une remarque : on peut dire ce qu'on veut de l'habitacle d'une 404 sauf qu'il est étroit. Ne confondons pas avec la Trabant ;-)
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LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Divertissant ! Une bonne idée de jeu pour occuper tout le monde sur la plage!
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Eusebio · il y a
Très bel exercice stylistique. La notion d'alliance renvoie à celle de lien dont l'étymologie se retrouve aussi bien dans les notions de monarque absolu ( de Gaulle) ou de vie dissolue ( mystère de la disparition de l'alliance dans le sable...)
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A. Nardop · il y a
Un belle histoire d'acte manqué.
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Françoise Desvigne · il y a
Heureusement que la belle-mère était là ! Mes compliments et une invitation pour lire "Erreur d'impression" en lice ! Merci !
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Viviane Fournier · il y a
Oh superbe !
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Lilian Burnier · il y a
La pluralité de sens donnée à "l'alliance" est finement amenée, j'ai fait le lien inconsciemment vers l'ORTF, simplement.

Beau texte, concis mais efficace.

Au plaisir :)

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Soseki · il y a
l'alliance , symbole de lien ....beau ou mortifère .....
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M. Iraje · il y a
Une chasse au trésor ... métaphorique, faute d'être euphorique.

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