Vive 1900

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Nous venions de fêter le dernier repas du XIX siècle, et mes amis, repartis chez eux, m’avaient laissé seul dans ce vieux manoir familial « c’est trop grand pour toi, me disaient-ils marie-toi, garde toi de devenir un de ces vieux célibataires qui finissent par épouser leur bonne, etc. etc. ». Je laissais dire, me gardant bien de faire état du plaisir que m’offrait cette façon de vivre, grâce, j’en conviens aux rentes confortables dont je disposais... Et, en cette première matinée de 1900, je rêvais béatement de ce nouvel âge d’or qu’on nous promettait, et qu’éclairait la fée électricité, la tour Eiffel et le chemin de fer lorsqu’il me prenait envie de retrouver quelque grisette parisienne. Bref, j’étais heureux, et rien ne venait contrarier ma chère solitude qu’enveloppait la douce fumée de ma pipe.
Et je commençais à m’endormir lorsque Julie – c’est ma bonne – interrompit ma douce rêverie : « Monsieur me permet-il de finir la journée à domicile » ? Diable ! J’ignorais tout de la vie de Julie, ni qu’elle eut un domicile, ni même une famille... Et pourtant, elle travaillait pour moi depuis... au fond je n’en savais rien. Je voulus être aimable (c’était le 1er janvier). « Et comment va la famille, Julie ? » demandai-je imprudemment... « Comment, Monsieur ne se souvient pas, mon mari est mort il y a deux ans !... »
« Et vos enfants ? » lui demandai-je encore, afin de réparer ma faute...
« Mais, Monsieur, ils ont péri avec lui dans l’incendie de la maison »
Bon Dieu, où étais-je aller me fourrer, et comment sortir de cette galère ?
« Eh bien, ma chère Julie, allez donc faire un tour chez Louison, le cabaret du village ; et tenez, prenez cette pièce pour vous amuser »...
« Monsieur, depuis ce malheur, j’ai fait vœu d’abstinence »... et elle me planta là, moi, son patron, le seul qui pouvait supporter le boitillement de son pied bot !!

Et je me mis à réfléchir : comment pouvait-elle vivre –et servir- un homme qui était le symbole même de l’injustice : j’avais tout, y compris une bonne conscience et elle, c’était un bloc de noire misère, de malheurs sans nombre ; et elle se taisait, me servant sans jamais laisser échapper une plainte, acceptant avec une soumission dégoutante cette vie que Dieu – qu’elle remerciait chaque jour - lui avait destinée. Quel Dieu était-ce donc, qui non seulement avait laissé son fils agoniser sur une croix, mais qui, chaque jour, plantait lui-même des clous dans la croix que supportait, sans murmurer, cette pauvre fille.
Décidément, dès demain, je lui donnerai ses huit jours.
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