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Vingt-sept

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Je vous conseille de vous mettre au sport.

La recommandation de mon connard de médecin tournait en boucle dans ma tête. Je le revoyais en train de remplir l’ordonnance sur son ordinateur et me balancer cette phrase sans daigner me regarder. Je me disais que c’était le genre de conseils qu’il devait donner à tous les gros qu’il croisait dans son cabinet. Je l’avais toujours pris pour un incompétent antipathique et bouffi d’orgueil. Il avait un air, une posture, une façon de s’exprimer qui me donnait la même impression à chaque fois : celle d’un type qui n’avait que son boulot pour s’extasier dans la vie et qui se persuadait qu’il était au-dessus de tous ces cons qu’il soignait, mais qui devait rentrer le soir chez lui pour n’y retrouver qu’une femme rabroueuse.
Pourtant, je commençais à me demander si son conseil n’était pas plus avisé que condescendant, au final.
Seulement, il était trop tard désormais.


C’était une de ces journées hivernales que je ne supportais pas. Le ciel était couvert, de gros flocons tombaient silencieusement de façon désorganisée sous l’effet du vent qui rendait l’ambiance encore plus froide qu’elle ne l’était. La ville s’était recouverte d’un fin manteau de neige durant la nuit rendant les rues plus calmes qu’à l’accoutumée, ce qui n’était qu’une maigre consolation.
Je me tenais au bas de l’immeuble de Sarah, immobile, les mains plongées dans les larges poches de mon manteau, les épaules crispées par le froid. De la rue, je levais les yeux vers la fenêtre de son appartement niché au deuxième étage d’un vieil immeuble à l’allure dégueulasse : façade noircie par la pollution et défigurée par de gros câbles électriques noirs qui longeaient en vrac une gouttière dont la peinture d’origine s’écaillait. J’espérais entrevoir sa silhouette derrière la fenêtre ou y percevoir un mouvement des rideaux, n’importe quoi qui aurait pu me conforter dans l’idée que je ne venais pas d’affronter ce froid pour rien. Mais il n’y avait aucun signe.

J’aurais pu la prévenir que je débarquais.
Mais je ne voulais pas l’effrayer comme elle l’avait déclaré la dernière fois à la police. En songeant à ce malheureux malentendu, je sentis ma mâchoire se crisper et mes poings, bien enfouis au fond des poches de mon manteau épais, se contracter de manière incontrôlée. J’étais inquiet à l’idée d’avoir à maîtriser mon impulsivité et à la maintenir sur le SCNR, le Sentier des Comportements Non-Répréhensibles.
Je saisis mon portable dans une des poches de mon baggy usé et relus le dernier texto de Sarah, celui que j’avais découvert ce matin au réveil.

J’ai besoin de respirer. Je suis désolée. C’est fini entre nous.

Une rage profonde s’empara de moi tandis que je pénétrais dans l’immeuble.


Je pressai à nouveau longuement la sonnette.
Sans réponse.
Je donnai un coup violent sur celle-ci en vociférant. Je collai mon oreille à la porte que je ne pouvais ouvrir moi-même. Je crus percevoir un souffle, un murmure de l’autre côté.

« Y a quelqu’un ? »

Je parlais dans le vide.
Pourtant, j’étais persuadé d’avoir entendu un bruit. Pourquoi je n’obtenais aucun retour ?

« HEY ?? »

Je frappai violemment la porte de mon poing.
J’étais en train de bifurquer dangereusement hors du SCNR. A gueuler de la sorte, j’allais finir par alerter les voisins.

Une angoisse s’insinua en moi, je la sentis fourmiller dans mon ventre. Je savais qu’elle prendrait bientôt le contrôle de tout mon corps si la situation n’évoluait pas. Il fallait que je garde mon sang-froid, mais je sentais ma respiration s’emballer. Il faisait de plus en plus chaud. Je transpirais, des gouttes de sueur coulaient le long de mes tempes et dans le bas de mon dos. Mais je ne pouvais pas partir. Il fallait que cette porte s’ouvre. Je hurlai dans le vide. La panique se mêlait à la colère dans mon cri. Cela allait m’épuiser, surtout si je restais là des heures. Je commençai à avoir des sueurs froides. Je retirai mon manteau, le jetai négligemment au sol. J’en fis de même avec mon sweat à capuche noir. La chaleur me donnait mal à la tête. La fréquence de mes coups contre la porte s’espaçait. Mes cris devinrent moins virulents. Personne ne venait voir ce qui se passait.
Je m’épuisais.

Je séchai mes yeux embués de sueur avec mon pouce et mon majeur quand je fus pris de vertiges. Tout sembla se mettre à onduler doucement autour de moi. Je décidai de m’adosser à une des parois, levant la tête vers le plafond, prenant le temps d’expirer plus longuement.
Il fallait que je me calme.
Mais la chaleur se faisait de plus en plus étouffante. J’avais l’impression de manquer d’air bien que ce fût techniquement impossible.
Je me laissai glisser au sol.

Vingt-sept.
J’avais lu récemment qu’il y avait vingt-sept façons de mourir de chaud en partant de cinq mécanismes qui, en s’attaquant à divers organes, pouvaient entraîner la mort. On y parlait d’ischémie, de cytotoxicité, de rhabdomyolyse, de réponse inflammatoire systémique ou encore de coagulation intravasculaire. Un spécialiste racontait que mourir de chaud s’apparentait à un film d’horreur où l’on devait choisir entre vingt-sept fins terrifiantes.
Le fait d’y penser en ce moment n’était pas la meilleure idée que j’avais eue, mais mon hypocondrie était en train de prendre le dessus et de faire vagabonder mon esprit sur un chemin que je connaissais et que j’appréhendais – un peu comme quand, petit, on prenait la route le dimanche pour rendre visite à mon oncle et ses trois imbuvables rejetons prétentieux.
Mais les faits étaient ce qu’ils étaient.

Assis à même le sol, je me pris la tête entre les mains. Le fait de maintenir ma tête me donnait l’impression que les vertiges s’estompaient alors que cela n’avait aucun effet positif sur ma céphalée. Au contraire, plus les minutes s’écoulaient, plus elle irradiait ma boîte crânienne.

Soudain, de manière incontrôlée, je partis en fou rire devant l’ironie de la situation. Mon corps fut pris de spasmes, mes épaules se soulevaient et s’abaissaient comme un véhicule dont les amortisseurs avaient lâchés.
Je me rendais compte de l’absurdité de ma réaction, mais je ne pouvais réprimer ce rire.
Réponse nerveuse à un contexte désespéré sans doute.

Le fou rire s’estompa finalement. Je séchai les larmes nées de ce moment improbable avant de reconsidérer rapidement ma situation actuelle.

Personne ne viendrait.
J’étais seul.
Je n’avais plus qu’à m’en aller.

Je me remis à avoir des sueurs froides. Ma respiration redevint haletante. L’air se faisait rare. J’étouffais.
Je savais que tout se jouait dans ma tête, qu’il fallait que je convainque mon cerveau Il est trop tard ! que tout allait bien, que tout était Qu’est-ce que j’ai chaud, bon sang ! sous contrôle. Je crus entendre la voix de Sarah flotter autour de moi. J’avais l’impression Tu deviens fou, mec ! de sentir son souffle dans mon cou.

J’ai besoin de respirer.
Moi aussi, Sarah. Moi aussi, j’avais besoin de respirer, si tu savais ! Si je m’en sortais, je te montrerais ce que signifie vraiment avoir besoin de respirer.

Je suis désolée.
Moi aussi, Sarah. Moi aussi, j’étais désolé. Désolé de pas avoir suivi les conseils de mon connard de médecin. Désolé de ne pas avoir pris les escaliers pour te rejoindre au deuxième étage, étreindre ton joli cou jusqu’à voir les regrets dans tes yeux exorbités et te faire comprendre que tu ne pouvais pas me quitter.

C’est fini entre nous.
Pour moi aussi, Sarah. Pour moi aussi, c’était fini entre nous. C’était... C’était fini. Fi...
Mon Dieu, je ne parvenais plus... je ne parvenais plus à réfléchir.
Je n’arrivais même plus à m’entendre raisonner.
Un bruit capta mon... mon attention.
Il paraissait lointain... si lointain.
Des coups, contre la porte.
Et une... une voix.
A moins que les coups...
Ne fussent que dans ma tête.
Balancés par la Mort qui m’interpellait...

Non !

Non.

Non...

Tout ça n’était sûrement pas...
Sûrement pas réel, d’ailleurs.
Une ruse de... de mon esprit pour me maintenir...
Eveillé.

Mais il était trop tard.

Je sentis mon souffle.

Et mes dernières pensées.


S’évanouir.



Coincé dans cet ascenseur.

PRIX

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Maevy · il y a
Sans doute lu trop tard. Bravo pour ce moment a en perdre haleine
Michele

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Virgo34 · il y a
Déçue que votre texte ne soit pas en finale.
Vous avez soutenu mon "Coup de Chaleur" lors des qualifs. du Prix "Noir et Court". Je vous invite à aller le relire pour éventuellement confirmer votre soutien. Merci d'avance.

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Thara · il y a
Je n'ai pas bien compris la fin de votre histoire...
+ 2 voix !

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Isabelle Is'Angel · il y a
Superbe !!! J'ai beaucoup aimé !
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Farida Johnson · il y a
Quel suspens! bravo. Vous perdez habilement le lecteur qui pense que votre personnage est devant la porte de Sarah et du coup votre chute fonctionne parfaitement! Bonne chance.
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Hellogoodbye · il y a
une chaude partie de suspens bien menée
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Mikael Poutiers · il y a
Seul au monde... dans un ascenseur. La peur qui monte (à défaut de l'ascenseur), la chaleur aussi. On y croit et c'est parfait ainsi.
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Lange Rostre · il y a
'' Ascenseur pour l'échafaud '' !!. Beaucoup d'intensité tout le long du texte.
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Véro Bourbon · il y a
Bravo Phil ! La chute m a bien plu. Belle écriture. ..
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Aubry Françon · il y a
Subtil dans son style et son exécution. Très bon moment de lecture.

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