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Victor Hebbes - La gare

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Gloubibouddha

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"Comme une odeur de sang" c'est par ces mots que tout avait commencé. Par une voisine de palier qui avait appelé les enquêteurs. Ensuite ils avaient trouvé un corps, quelques indices et puis un autre corps et puis des indices encore. L’enquête pataugeait dans le sang des victimes innocentes, six déjà. Mais il n'y en aurait pas une de plus. En tout cas c'est ce dont Victor Hebbes essayait de se convaincre. Parce que cette fois-ci c'était différent. Après avoir mené en bateau les enquêteurs toute la semaine, le meurtrier avait finalement laissé une lettre. Un rendez-vous. Il avait trop confiance en lui, cela le mènerait à sa perte. Mais l’enquêteur avait une mine soucieuse. Toute la semaine une odeur de sang et aujourd'hui ça sentait le roussi.

Il traversa la route où attendaient taxis et voyageurs. Devant lui, la façade vitrée de la gare lui renvoyait le soleil dans les yeux. La porte automatique s'ouvrit malgré sa stature ridicule et il fut accueilli par le souffle frais de la ventilation. Il scruta la gare avec attention.

Elle était tout en long. Elle s’étendait à sa gauche de deux dizaines de mètres et à droite de onze dizaines. La baie vitrée composait toute la façade sud depuis laquelle il arrivait et une partie de celle de l'ouest. Le reste était fait d'un béton sommairement peint en blanc. En face de l'entrée où il se tenait, deux aquariums surmontés d'un panneau "Accueil" s'avançaient légèrement dans le grand hall. D'autres panneaux collés aux murs ou parfois suspendus indiquaient : Restauration, Quai, WC, etc. Un peu plus à droite dans un renfoncement gigantesque, des escalators soulevaient les voyageurs. Encore plus à droite, contre la façade qui protégeait des vents d'Est, un kiosque à journaux avoisinait une sandwicherie et un restaurant agrémenté d'une terrasse.

La gare n'était pas bondée mais l'agitation des voyageurs pouvait le laisser penser. L'attention du policier revint sur l'accueil. Une femme corpulente accueillait les voyageurs. Elle portait de petites lunettes rouges. Elle en souleva la monture et la reposa sur ses cheveux poivre et sel. Le mouvement fut accompagné d'un regard inquisiteur en direction de la femme qui lui parlait. De cette dernière on apercevait juste les longs cheveux décolorés sur son pull noir. Elle portait un leggins noir auprès duquel trois valises patientaient. Son fiancé de l'autre côté des valises portait un short à fleurs malgré la température peu estivale. Il regardait vers l'autre bureau d'accueil. Là, une femme beaucoup plus jeune mais à l'air aussi peu aimable que sa collègue, avait les yeux fixés sur la grande horloge près de l'entrée. Malgré son nez fin et allongé et son maquillage parfait, peu auraient dit qu'elle était belle. Mais elle devait avoir un petit quelque chose, car un peu plus loin dans le hall un homme grisonnant était, lui aussi, hypnotisé. Une femme l'appelait. Elle agitait grotesquement des papiers pour attirer son attention. Entre eux, adossé à une colonne, un grand type vêtu d'une cape imperméable s'amusait lui aussi de la scène. Finalement la femme se décida à quitter la borne informatique où elle était pour agresser son mari. Voyant la borne libre, le suivant dans la file s'empressa de l'occuper. Il portait un sarouel et un grand sac à dos. Ses cheveux en pétard impressionnaient une mamie toute proche. Elle resserra ses bras sur son sac à main en cuir.

L'inspecteur se concentra pour voir plus loin dans la gare. Un type basané portant des vêtements de sport de marque, lorgnait sur les mains ridées de la vieille femme. Son ami assis sur le rebord d'un poteau discutait avec lui en arabe. Son jean était taché de peinture mais il ne semblait pas s'en émouvoir. Un troisième homme, lui aussi au pantalon barbouillé, les rejoignit. Ses mains pleines de denrées firent apparaître de grands sourires sur chacun des visages. Il venait de la sandwicherie à quelques mètres de là. Un gamin regardait l'établissement avec envie. Son père, un grand blond barbu, le tirait par la main sans ménagement. La femme qui tenait "la halte gourmande" adressa tout de même un sourire à travers la vitrine à ce client potentiel. Elle portait un tablier blanc et un collier extravagant assorti à ses boucles d'oreilles. On distinguait derrière elle quelques boissons diverses et dans l'espace réfrigéré quelques sandwichs. Deux clients allaient être servis, une jeune femme et un adolescent. Le costume d'affaire de la première contrastait avec l'endroit. L'ado était voûté, la tête en avant vers les donuts. Trois filles du même âge que le garçon, discutant bruyamment passèrent devant la sandwicherie. Elles avaient l'air de trois stars mais leur attitude hautaine ne résista pas à l'odeur qui venait de la terrasse du restaurant d’à côté. Elles baissèrent la tête et accélérèrent vers une des sorties du hall. Le client au cabillaud, semblait au contraire apprécier le délicat parfum de son plat. Au milieu de sa table, une bouteille de vin rouge à la robe grenat rappela à l'enquêteur le parquet de la chambre de monsieur Didont, la troisième victime. A l'autre bout de la terrasse un couple dans la soixantaine mangeait en tête à tête. L'homme avait une grosse moustache sans doute teinte et la femme d'origine slave portait ses cheveux en un chignon habilement dressé. Un serveur leur apporta les entrées. Il était habillé d'une chemise noire qui faisait ressortir son teint hâlé. Il sourit au couple et osa même toucher l'épaule de la femme qui s'en trouva ravie. Le mari avait déjà la tête dans sa salade. Il soulevait les feuilles sans ménagement et dévorait les gésiers qu'il trouvait. Sa femme, elle, dévorait des yeux le fessier musclé du serveur. Celui-ci disparut dans le restaurant d'où s'échappaient quelques conversations.

L’œil de l'inspecteur fut attiré par un éclat. Sous la pergola de la terrasse quelqu'un l'observait. Dans l'ombre, l'espace d'un instant, les lunettes maintenant posées sur la table avaient renvoyé le soleil dans ses yeux. L'individu ne bougeait pas. Victor Hebbes continua son examen de la foule en gardant un œil sur le suspect. Le kiosque d’à côté était visité par six personnes, deux gamins, trois hommes et une femme. L'homme le plus gros semblait intéressé par les magazines érotiques. Les deux gamins aussi, mais le vendeur avait pris soin de les mettre en hauteur. Un homme d'affaires faisait les cent pas. Scotché à son téléphone il semblait hors de lui. Avec ses grands gestes il manqua de frapper le dernier bonhomme, un lecteur du Figaro. La femme ressortit du magasin avec un journal sous le bras. Elle héla son fils. Le jeune à la pilosité indécise avait les yeux rivés sur son téléphone portable. Il quitta le banc et les poubelles près desquels il attendait pour monter à l'escalator avec sa mère. Les poubelles débordaient mais les va-et-vient des voyageurs devaient créer un courant d'air salvateur qui dissipait les odeurs. Un des agents d’entretien avait lui aussi vu la pile de déchets. Une femme dans la quarantaine bouscula l'inspecteur, interrompant son observation.

Ses cheveux courts et bruns, impeccablement coupés au-dessus de sa petite robe noire, laissaient voir son cou et une partie de son dos. Elle s'arrêta à quelques pas de lui, au niveau du cendrier de l'entrée de la gare. Entre ses doigts un mégot apparut. Ses ongles vernis d'un rouge sang avaient l'air de rasoirs au-dessus du cylindre de papier. Elle aspira une ultime bouffée du reste de tabac. Elle garda la fumée dans sa bouche et écrasa le bout de cigarette entre ses doigts manucurés et le métal du cendrier. L'inspecteur tressaillit. Le rouge, la lettre, la cendre, tout faisait sens.

Il se retourna vers le gars à l'imperméable. Celui-ci croisa son regard et lui sourit, victorieux.

Il y eut un éclair. La gare trembla. La poussière enterra tout. Pendant un instant un long sifflement couvrit les cris.

PRIX

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Adlyne Bonhomme · il y a
Descriptions parfaits bravo!

Si vous aimez je vous invite à voter ce poème en compétition merci
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

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Aurélien Azam · il y a
J'ai adoré la valse des descriptions, qui suit le regard de l'inspecteur ! :D C'est à la fois très réaliste, pertinent vu que l'inspecteur recherche des suspects, et c'est très bien réalisé. Chapeau bas ! L'intrigue m'a moins accroché, mais à mon sens c'est cette longue description qui est la star de ton texte !
Bravo et merci ! :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Florent Paci · il y a
Une atmosphère dense et précise, avec de beau moment descriptif. Bien écrit sans être ardu à lire. Mes votes avec plaisir ;)
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Sophie H. · il y a
Quelle noirceur! Bravo. L'intrigue se construit lentement mais sûrement, et c'est bien réussi. L'enquêteur est lui aussi bien écrit, et toutes ces descriptions sont parfaites pour installer la scène. Encore bravo pour ce texte!
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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Randolph · il y a
Un bon noir, bien serré, bravo !
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Claire Bouchet · il y a
Mystère et ambiance troublante : tout ce qu'il faut dans une court et noir ! Mes voix.
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Keith Simmonds · il y a
Une atmosphère criminelle où le suspense et le mystère dominent !
Mes voix ! Merci de venir découvrir “Sanglante Justice” qui est également en lice.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
On y est mais on ne voit rien venir !
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Ginette Vijaya · il y a
La longue description ajoute au mystère et augmente le suspense ..........
Je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" qui est également en compétition .

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Doria Lescure · il y a
Un enquêteur très contemplatif, et une ambiance de film noir. mes voix !
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