Victor

il y a
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Victor Sophonte, plombier de son état, ceinture noire de karaté dans le civil, consulta son carnet de rendez-vous et tapa le code d’ouverture du lourd portail en bois du sept, rue de la Hache. Le carnet était rempli par sa femme, qui s’occupait du standard téléphonique tous les matins. Victor travaillait seul et portait les chaudières sans aide, ce qui n’était pas trop pénible grâce à son mètre quatre-vingt-quinze.

Mademoiselle Chéreau lui avait téléphoné trois jours plus tôt pour une urgence, et il avait trouvé un trou d’une heure dans son emploi du temps. L’évier de la cuisine était bouché depuis cinq jours, et les produits habituels n’avaient pas suffi. Travaillant toute la journée, elle ne serait pas présente durant sa visite, mais elle avait laissé tous les codes d’entrée à sa femme.

Il compta trois étages, et se trouva devant une porte blindée à code alphanumérique. Il fut curieux de connaître les raisons qui motivaient l’installation d’une porte sécurisée pour une habitation particulière. Victor jeta un coup d’œil sur son carnet, et tapa les quatre chiffres suivis d’une lettre. La porte s’ouvrit. L’odeur le frappa. Il avait rarement senti une puanteur pareille. En entrant dans l’appartement, il buta contre un meuble qui n’avait rien à faire là. De sa main gauche, il tâtonna contre le mur et trouva l’interrupteur. Il se tenait dans un petit salon, dans les tons beiges et chocolat. Dans l’obscurité, il avait trébuché contre une table à langer. Il ouvrit la fenêtre et les volets, et se dirigea vers la source de l’odeur. Dans la cuisine, une grande pièce blanche et noire, l’atmosphère était irrespirable. Il ouvrit la fenêtre qui donnait sur la rue. Il travailla pendant une heure, démonta le siphon sous l’évier, fit pénétrer son furet dans les canalisations, rien n’y fit. L’évier était toujours bouché et les tuyaux refoulaient une odeur pire qu’avant son intervention. Il se demanda ce que cette fille avait pu jeter dans la canalisation. Sûrement un truc typiquement féminin, sur lequel il préférait ne pas trop s’interroger. Il trouva la salle de bain, et sourit à la vue de la vaisselle séchant sur l’égouttoir à droite du lavabo. Il dut chercher le savon sous les paquets de couches premier-âge. Après s’être lavé les mains, il laissa un mot pour la propriétaire des lieux, lui expliquant qu’il reviendrait le lendemain matin. Il claqua la porte et descendit les escaliers.

Le lendemain, à neuf heures, Victor était de retour à l’appartement. L’odeur était de plus en plus atroce. Il nota que la table à langer n’était plus dans le salon. Sur la table de la cuisine, il trouva un mot de mademoiselle Chéreau, lui demandant de faire comme chez lui et de ne pas hésiter à se faire du café. Il se mit au travail. Il avait loué une pompe à air comprimé qui envoyait dix bars dans les tuyaux et un furet électrique. La pression ne fut pas suffisante et fit refluer une eau sombre et huileuse, augmentant encore la puanteur de l’appartement. Le furet buta contre le bouchon sans parvenir à le faire bouger. La partie bloquée se trouvait dans la conduite principale d’évacuation, à deux mètres cinquante de l’évier, à l’étage en dessous. Il se lava les mains dans la salle de bain, sans avoir à fouiller sous les couches, qui avaient disparu. Il descendit sonner chez les voisins du deuxième étage. La femme âgée qui lui ouvrit fut à peine polie, mais l’envie d’avoir de la compagnie l’emporta sur sa méfiance envers les inconnus. Pendant qu’il examinait la canalisation, elle lui raconta la vie de l’immeuble, sans épargner sa voisine du dessus avec ses problèmes de poids, qui faisait du bruit la nuit. La vieille chouette avait conclu à une maladie de drogués et de pervers. Victor lui expliqua qu’il devait ouvrir la colonne à son niveau et qu’il reviendrait le lendemain. Il la laissa seule.

Le troisième jour, il employa les grands moyens. Il avait loué un karcher spécial qui envoyait de l’eau sous haute pression dans les canalisations. Si la saleté qui bloquait résistait à ça, il serait obligé de changer la section complète. Il ouvrit la colonne chez la voisine du dessous, et installa une immense poubelle pour récupérer le bouchon et les eaux usées. Il remonta dans l'appartement de Mademoiselle Chéreau, le visage couvert d’un masque, et mit en route le karcher. Le bouchon céda dans les canalisations avec un bruit sourd. Victor ouvrit de grands yeux et blêmit. Il dévala les escaliers en hurlant. Il se précipita sur la poubelle. Elle était remplie de boue noire et fétide. De minuscules traces de pieds sur le carrelage s’en éloignaient. A vue de nez, du premier âge.
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Cécile Guyot · il y a
Je ne suis pas sûre d'avoir compris la chute.
Enfin, j'espère ne pas avoir compris...

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Mijo Nouméa · il y a
Alors là pour le coup c'est une chute inattendue qui ouvre sur moult questions, et réponses. Du coup une attente de compréhension qui appelle une suite! Bravo pour cette montée du climax, et toutes les suppositions qu'il génère.
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Elisabeth Rigal · il y a
Oh, merci, je n'avais même pas pensé à une suite ! J'essaierai
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Juliette Makubowski · il y a
Terriblement dérangeant et bien ficelé
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci, Juliette
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De margotin · il y a
J'aime beaucoup ma lecture
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N Louison · il y a
Histoire bien ficelée. Fin ouverte, enfin, je crois, bref un bon moment de lecture.
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci pour le ficelage, j'aime bien la structuration logique des textes malgré les apparences
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Gisèle Bry · il y a
Oh bon sang ! Quelle chute ! J'en reste bouche bée ! Texte intriguant et plaisant jusqu'à la arriver du Karcher ! Bien raconté !
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Elisabeth Rigal · il y a
Vous me faites plaisir, merci
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Fred Panassac · il y a
Cette nouvelle est très bien écrite et composée, avec une fin très déroutante et flippante...
Commentaire modifié car il risquait de révéler la fin si les lecteurs lisent les commentaires avant le texte ; merci pour vos réponses en MP et au plaisir de vous lire.

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Elisabeth Rigal · il y a
Non, non, un vrai petit bout de chou avec de meugnons petits pieds. Votre malaise me flatte, merci. C'était après tout le but recherché
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Fred Panassac · il y a
Merci pour votre réponse. Je crois que je ferais mieux de vous écrire un MP pour vous dire ce que je n’ai pas compris. La qualité de l’écriture est là, en tout cas.
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Elisabeth Rigal · il y a
En fait, il n'y a pas de réponse, pas d'explication : partir d'une triste réalité et choisir la fin miraculeuse ou horrifique, chacun sa vision.
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Fred Panassac · il y a
Miraculeuse alors, je préfère :)
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Albane Charieau · il y a
Une sinistre réalité si bien menée.
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci, Albane
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Alice Merveille · il y a
Un thriller remarquablement bien construit.... brrrrrrr !
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Elisabeth Rigal · il y a
Brrr, les miquettes... Le but est atteint
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Original, mais si bien raconté, mon soutien, peut-être auriez-vous un peu de temps pour lire "LES CHARBONNIERS" sur mon site, merci
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Elisabeth Rigal · il y a
Merci, Daniel

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