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Victa ab amore

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Marie Baudry

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Elle entre dans l'ascenseur et les portes se referment...Elle se laisse glisser contre les parois, lentement, le regard terrassé de stupeur. Une douleur aiguë irradie tout son corps et elle se sent, d’un seul coup, terriblement faible. Comment cela a-t-il pu se produire? Comment? Elle n’en revient toujours pas. Elle ferme les yeux et entoure ses jambes de ses bras frêles. Il n’était pas question que cela arrive... il n’en n’a jamais été question.
Elle se revoit encore, au seuil de l’adolescence : une petite blonde au sourire tendre, si fragile en apparence, mais au caractère inflexible. Elle savait déjà où elle irait, comment elle atteindrait son but et elle avait l’insolente certitude que personne au monde ne pourrait lui barrer le passage. Et aujourd’hui, à presque quarante ans, en quelques secondes, son château-fort imprenable venait d’être assailli par l’ennemi !
Les portes s’ouvrent à nouveau sur le hall désert, elle tend son bras droit et appuie avec peine sur le premier bouton que ses doigts trouvent. La cabine s’ébranle. Cet ascenseur fait partie de la multitude de choses qui l’insupportent dans son quotidien bien réglé. On ne peut jamais compter sur lui ! Il tombe en panne au moins une fois par semaine et toujours au moment où il ne faut pas. Mais là tout de suite, il est son refuge, elle a pu s’y glisser au moment où elle s’est sentie tomber. Grâce à lui, elle va pouvoir rejoindre son appartement... si seulement elle trouve la force de se tirer de cette situation.
Elle laisse échapper un gémissement de douleur, sa cage thoracique écrase son cœur. Elle respire très difficilement et son corps entier est saisi de fourmillements. Dans le fond de son élégant imper, elle tâte son téléphone portable : peut-être faudrait-il demander de l’aide ? Mais non, pas question, voyons ! Tout cela est parfaitement ridicule ! D’ailleurs, appeler qui ? Sa mère ? Certainement pas ! Que ferait-elle, Marthe ? Elle se ferait le plus grand plaisir de lui montrer à quel point elle est misérable et indigne d’être sa fille. Rien que d’imaginer son regard hautain posé sur elle, cela lui donne encore plus froid. Mais comment se fait-il qu’elle ait si froid ? Dehors, c’est une belle journée de printemps et pourtant, elle est aussi glacée qu’en plein hiver. Elle se recroqueville un peu plus sur elle-même, un horrible nœud lui serre les entrailles, elle est si fatiguée. Les larmes montent, mais ce n’est pas acceptable, il ne faut pas se laisser aller maintenant !
Ne... surtout...pas...flancher.
L’ascenseur s’arrête, les portent s’ouvrent à nouveau : personne. Cet immeuble est désespérément vidé de ses habitants. D’habitude, elle se plaint sans cesse des va-et-vient de Mme Poirer et de Gatsby, son bouledogue ; de Monsieur Henry qui siffle mal et trop fort ; de la petite voisine du dessus qui dévale les escaliers bruyamment...et là...rien... le silence, pesant. De toute façon, elle ne veut pas de témoin, personne ne doit la voir dans cet état. Elle ne sort jamais en tenue négligée, elle est toujours impeccable et aérienne, campée sur ses talons. Et là, assise au fond de cet ascenseur, elle n’est plus elle-même : son maquillage a coulé, elle a quitté sa paire d’escarpins, et ses cheveux, d’ordinaire noués en chignon, sont éparpillés sur ses épaules.
Les fesses posées sur ce sol froid, elle se dit que sa dignité aujourd’hui s’en est allée et peut-être pour toujours. A cette pensée, elle se sent à nouveau oppressée. Elle ne parvient plus à respirer correctement. Les fourmillements dans ses mains et ses pieds sont de plus en plus intenses et tous les muscles de son corps de crispent violemment. Elle se laisse entièrement tomber sur le sol et appuie sa tête sur son sac à main, un Longchamp rouge qu’elle traîne depuis des années. Elle ne s’en sépare jamais, c’est le cadeau que son père lui a fait pour ses vingt ans. Elle se souvient encore de son regard, un peu mouillé par l’émotion, lorsqu’il lui avait tendu le paquet. Il devait mourir quelques semaines plus tard, terrassé par un mal qui le rongeait depuis des années. Cette tragédie avait achevé de lui sceller le cœur et elle s’était jurée de ne plus jamais aimer, considérant l’amour comme une marque de faiblesse et une source de douleur insurmontable.
Elle se sent un peu mieux dans cette position, son cœur lui fait moins mal. Elle dénoue un peu la ceinture de son imper, elle touche sa poitrine, elle a la sensation d’un énorme bleu sous le sein gauche, il faut dire que le choc a été d’une violence rare ; elle ne l’a pas vu arriver et elle n’a pas pu l’éviter. L’ascenseur s’arrête encore et les portes s’ouvrent, puis se referment après quelques minutes. Solitude et silence, ce sont les armes qu’elle a choisies pour lutter, et à cet instant, ses forces l’abandonnent. Elle ne peut plus l’éviter : son corps entier est pris de soubresauts, elle hoquette, et ce sont des années de larmes retenues qui coulent maintenant en un ruisseau intarissable. Elle pleure, bruyamment, sans pudeur, dans le désert de cet ascenseur. Elle pleure de honte et de rage contre elle-même, elle pleure la vie qu’elle s’est imposée, vide et insipide ; elle pleure de douleur, elle pleure les amis qu’elle a perdus, les amours qu’elle s’est interdits, elle pleure tout ce gâchis !
Les portes s’ouvrent, un puissant parfum de musc emplit l’espace et elle voit, au milieu du brouillard de son chagrin : une paire de pieds. Elle stoppe net les sanglots, se redresse, stupéfaite. Son cœur cogne très fort, bien trop fort, dans sa poitrine. Ça y est, il est là devant elle : son bourreau. Elle sait que tout est fini et que cela ne sert plus à rien de lutter. Il l’a traquée et retrouvée, elle n’a plus qu’à capituler ! Que faire d’autre ? Cette fois, elle ne fait pas le poids.
Elle lève les yeux vers lui, il se précipite pour la relever. Impuissante, elle se retrouve entourée de ses bras, une douce chaleur l’envahit. Elle sort son mouchoir blanc, tout est terminé, elle va enfin ouvrir son cœur et aimer.
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