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Very bad (road) trip

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Miu

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Ma mobylette file dans le vent, à travers les rues encore sombres de Chicago. Je m'imagine que si j'arrive à rouler assez vite, loin de tout ça, je pourrais vivre en paix, le souvenir loin derrière moi.
Les images sont toujours imprimées sur ma rétine. Je revois l'arme entre mes doigts, mes mains enlever le cran de sécurité, lever le flingue à la hauteur de son visage et tirer. Le coup de feu qui résonne à mes oreilles de façon étrange, comme venu d'un autre monde trop lointain, plus le bruit sourd du corps de l'homme tombant à terre, cette fois beaucoup plus fort. Je l'ai tué. Je me souviens d'avoir couru, couru encore, jusqu'à chez moi, ramassé tout mon argent de poche, pris la vieille mobylette de mon père qui prenait la poussière dans le garage entre un vélo et une caisse d'outils, et je suis parti, poursuivi par l'horreur de mon crime.
J'ai tué quelqu'un. Je ne mérite pas de vivre.
J'ai toujours rêvé de partir à l'aventure, seul, mais sûrement pas comme ça, pas en prenant la fuite. Je suis lâche. Mais j'ai la chance de le faire aujourd'hui, de m'en aller sur les routes comme je l'ai toujours désiré, et je décide de la saisir. Peut m'importe si c'est parce que je dois fuir. Je réalise mon rêve. J'aurais aimé partir en voiture aussi, plutôt qu'avec ce stupide vélo à moteur, cette moto à pédales, je ne sais pas trop. Mais je ne peux pas. Je ne sais pas conduire. De plus j'ai déjà vu mon père se servir de ce truc, j'ai donc une petite idée de comment rouler avec ça.
Au hasard, je bifurque sur Wabash Avenue, passe par une succession de rues que je ne reconnais pas, le regard brouillé par les larmes. Je prends la route 55, sans trop savoir où je compte aller, parce que je n'ai nul part où me cacher. Je ne croise personne sur la route, et le poids de ma solitude s’abat sur mes épaules avec davantage de force.
A l'heure qu'il est, la police est peut-être déjà en train d'essayer d'identifier le tueur, et bientôt ma photo passera sur tous les écrans. Je ravale un sanglot et je laisse le vent s'engouffrer sous mes vêtements trop larges.
J'ai toujours rêvé d'aller en Arizona, ou en Californie. J'opte pour cette dernière, même si c'est à l'autre bout des USA.
L'air est chargé de l'odeur de la pluie et de l’asphalte mouillé, le ruban noir de la route s'enfonce dans les ténèbres. Je fonce dans la nuit, sous le ciel piqueté d'étoiles.
L'aube arrive lentement, parant le ciel de teintes rouges. Je pourrais trouver ça beau si la couleur ne me rappelait pas celle du sang. Je traverse une petite ville, et je m'arrête dans un petit supermarché. J'achète une carte, de l'eau, de la nourriture en essayant d'oublier le pistolet qui est caché sous ma veste.
Peu à peu, je finis par me détendre, et ce n'est plus l'angoisse de me faire prendre qui fait battre mon cœur follement, mais un sentiment de liberté, le frisson de peur lié à la vitesse qui remonte le long de mon dos. C'est grisant. Ce sont des sensations dont j'ignorais jusque là l'existence.
Peu importe ce que je trouverai au bout.
Les jours n'ont plus d'importance, les nuits non plus. Je roule, je pédale – quel terme convient vraiment ? Je me sens heureux, malgré l'acte que j'ai commis, malgré le fait que j'ai foutu toute ma vie en l'air. Je perds toute notion du temps. Le coup de feu semble être à des années lumières. Je pourrais passer ma vie ici, sur cette mobylette, à parcourir le monde – ou au moins les États-Unis. Je pourrais tout recommencer à zéro, me trouver un autre nom, une nouvelle identité. Seulement, je ne sais pas si je le veux.
Les jours, les semaines s'écoulent. Chevaucher ma mobylette me devient aussi naturel que de respirer. Je goûte le vent sur mon visage, l'adrénaline de la vitesse, le chant des étoiles, le doux murmure de la liberté, celui plus marqué de la solitude. Le bitume gris est devenu mon allié.
J'aime vivre. J'aime la vie comme un musicien aime son instrument, comme un écrivain aime sa plume ou un peintre son pinceau. La vie est ma plume, mon pinceau, mon instrument. La vie est une symphonie qui doit être jouée, un tableau aux milles couleurs qui doit être peint, un récit qui ne demande qu'à être écrit.
Un jour, si jamais j'ai la chance de m'en sortir, j'écrirais. Je peindrais. Je trouverais un moyen de faire partager le flot d'émotions qui m'envahissent à cet instant.
J'aime la vie, mais je l'ai ôté.
Ma vaillante mobylette trace son chemin dans le vent, tranquillement. J'aime cette sensation d'être hors du monde, hors du temps. Hors-la-loi aussi, mais ça, c'est une autre affaire et pour être franc, je ne l'apprécie pas beaucoup.
Je roule, des heures et des heures, des jours et des semaines, des mois peut-être.
Je suis heureux, apaisé, c'est tout ce qui compte. Et un jour, je l'aperçois, et mon cœur fait un bond dans ma poitrine. Non, pas encore. Non. Et pourtant, il est bien là. « Bienvenue en Californie » est inscrit en lettres blanches sur un panneau.
Non. Je ne veux pas descendre de ma mobylette, je ne peux pas croire que j'y suis arrivé. Alors je lance un cri de haine, de joie, de peur, de doute et de certitude. Un cri de liberté qui ne demandait qu'à sortir.
Je reste quelques minutes là, les bras ballant, sans bouger avec des larmes pleins les yeux, l'esprit parasité par des pensées contradictoires. Mes mains renforcent leur prise sur ma mobylette, et je continue d'avancer.
Je sais que je vais mourir, de toute façon. Je ne pourrais pas fuir éternellement. Dans l'Illinois, la peine de mort est abolie. Mais maintenant que je suis arrivée au bout de mon chemin, je sais que je n'arriverais pas à vivre avec ce meurtre sur la conscience.
Je ne sais pas combien de temps s'écoule. Mais il est là, devant moi. Le désert des Mojaves.
Quelque chose se brise en moi.
Des cailloux et du sable, à perte de vue. C'est beau.
Et c'est un bel endroit pour mourir.

PRIX

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Lena · il y a
Juste génial, je trouve sa juste génial... C'est hyper bien écrit !
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Miu · il y a
Un grand merci ! (un peu en retard, pardon)
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Maxime Garcia · il y a
Ouah! C'est bien écrit! Je dis ça grâce à deux observations: il ne se passe rien et pourtant on sort "nourris" de ton récit, et puis surtout, on voudrait que ça dure encore. C'est une écriture qui colle vraiment bien au sujet, et surtout à la manière dont tu as décidé de le traiter (errance, fuite...). Bravo
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Miu · il y a
Oh merci beaucoup pour ce commentaire ! Il me fait très plaisir. :-)
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Vigi · il y a
J'aime beaucoup Miu ! Un cri de vie, de mort, d'espoir ou de desespoir... ♥
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Miu · il y a
Merci. :)
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Miu · il y a
N'hésitez pas à commenter, critiquer etc. Que ce soit positif ou non, ça permet de s'améliorer.
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Lull · il y a
C'est géniaaal...!
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Miu · il y a
Merciiiiii ! Le tien est génial aussi ! (Et joli hommage, en passant ♥)
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