Vertige

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Bonjour ! Naïs est le pseudo que j'ai adopté pour signer l'ensemble de ma vie "artistique" : théâtre, puis chanson pendant une vingtaine d'années, dessin peinture, et à présent l'écriture  [+]

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Confortablement installée dans le RER, je réalise que finalement, il n’est pas si difficile de se déplacer dans la capitale. Provinciale, j’appréhendais de devoir emprunter ce moyen de transport, étranger à mes habitudes. Mais les indications et les plans sont clairs, il est aisé de se procurer le sésame d’accès, et il y a toujours des usagers bienveillants, quoique pressés, pour vous rassurer sur la direction prise. Relax, donc, et à moi Paris !
La machine ronronne, les arrêts se succèdent, et je me détends de plus en plus.
«Charles de Gaulle ». Je dois descendre au prochain arrêt : «Auber ». Me voilà arrivée. Je quitte la rame qui repart aussitôt.
Tiens c’est étrange, je suis seule à descendre, et il n’y a personne sur le quai.
Après tout, pourquoi pas ? Il doit bien y avoir des stations moins fréquentées que d’autres...
J’emprunte l’escalier qui conduit vers la sortie, du moins, je le pense, et remarque aussitôt la décoration insolite qui garnit les murs : de longues lignes d’écriture de toutes formes et de toutes couleurs, certaines élancées et élégantes, d’autres écrasées, raturées. Toutes les langues semblent représentées.
Ma foi, l’ensemble, s’il n’est pas très harmonieux, a le mérite d’être original.
Un long couloir, lui aussi orné de phrases sans fin, succède à l’escalier. Toujours personne.
Je parviens à un carrefour d’allées. Pas d’indication. Je tente ma chance à gauche et suis bien déçue : après un long périple, environnée d’écritures, je me retrouve à mon point de départ.
Même tentative infructueuse à droite.
L’inquiétude me gagne. Il ne reste que la voie centrale à explorer : Bonne pioche !
Me voici dans ce qui ressemble à un hall d’accueil souterrain.
Dans une guérite, un petit homme maigre, en uniforme, aux traits aiguisés et à l’air revêche, est occupé à lire un ouvrage imposant, qui parait bien être un dictionnaire. Autour de lui, sur la guérite, des phrases s’enroulent, enflent et se rétractent, étranges serpents.
Rien de grave, je vais pouvoir demander mon chemin.
« -Pardon Monsieur, la sortie s’il vous plait ?
- La sortie ? Mais elle ne dépend que de vous, chère Madame !
- Pardon ?
- Pour sortir, il faut écrire, et si vous êtes sélectionnée, vous pourrez sortir.
- Sélectionnée ?
-Oui, votre œuvre sera soumise à un contrôle de police, puis à l’examen d’un jury qualifié qui prendra une décision vous concernant.
- Un contrôle de police ?
-De police d’écriture, bien sûr...
- Et si je ne suis pas sélectionnée ?
- Bien, vous réécrirez jusqu’à ce que vous le soyez. Ne vous inquiétez pas, vous avez tout votre temps !
- Mais, c’est complètement loufoque !
- Loufoque ? Loufoque ! Par quel moyen de transport êtes vous parvenue jusqu’à cette station, je vous prie ?
-Par le RER...
- Et que signifie le sigle « RER »?
- Euh...Réseau Express Régional, je crois.
- Mais non, non ! Çà, c’est la définition des mots croisés, allons ! RER signifie : Repérage d’Écritures à Risque. Pour sortir, il vous faut écrire afin de déterminer si vous représentez un danger ou pas !
- Je ne comprends pas.
- C’est pourtant simple : Les écrivains originaux sont dangereux pour la société. Il convient donc de repérer les écrits séditieux... Ne me regardez pas avec cet air ébahi ! La fantaisie est une manifestation de liberté. Or, une société organisée et harmonieuse repose sur l’obéissance et la soumission de ses membres au conformisme établi. La fantaisie représente un risque que nous ne pouvons pas nous permettre de laisser s’étendre.
- Bon, je vais m’efforcer d’être médiocre...
- Restez confiante, d’après ce que je constate, çà ne devrait pas vous demander trop d’efforts.
-Écrire... Mais écrire sur quel sujet ? »
(Avec un petit ricanement) - Vous le savez bien, voyons... Sur le sujet : « Au prochain arrêt ».
- Ah oui, bien sûr,.... Et je dois, moi aussi, écrire sur les murs ?
- Non, pas forcément, vous pouvez choisir le sol ou le plafond, si vous préférez. »

Et comme pour illustrer son propos, je vois se déployer à mes pieds un énorme « Au Prochain Arrêt », deux points.
Aiguillonnée par mon inspiration, je parcoure l’énigmatique phrase, et suis brutalement happée par le ventre du « O » qui s’ouvre comme une plaque d’égout, et me précipite dans une chute sans fin.
Et je tombe, affolée, le long d’un puits sombre, au milieu d’une avalanche de lettres de toutes tailles. Je tente de m’accrocher sans succès à une cédille. Un accent aigu m’érafle au passage.
Je rebondis sur les trois dos du M, et croise un P bruyant et malodorant, qui ajoute à mon tourment. Un B s’installe avec malice dans ma bouche, grande ouverte dans un cri silencieux.
Contre toute attente, deux L me saisissent par les épaules et me permettent de voler un instant, mais, hélas, cèdent bientôt sous mon poids.
Et la descente reprend et s’accélère.
Un Y déluré entraine dans un sirtaki endiablé l’initiale de Zorba sur un R bien connu.
Je tente de me calmer, en me convaincant que je vais bien finir par atterrir sur cette lettre intime que je n’ose pas mentionner...
Mes mains s’agitent. J’essaie maladroitement, dans ma chute, de constituer un mot pour trouver un sens à cette histoire. Mais les lettres refusent obstinément de s’assembler, comme si elles revendiquaient leur droit à une existence propre.
Et je connais le vertige de la page blanche, la spirale descendante de la pénurie d’inspiration.
J’évite de justesse la morsure venimeuse d’un S.
La vitesse augmente. Je panique. Au secours !
Réveillée en sursaut par l’annonce : « Terminus tout le monde descend ! », je me lève d’une bon, prenant conscience d’avoir dépassé mon arrêt depuis longtemps. Une foule rassurante m’accueille sur le quai.
Soulagée, mais encore tremblante, je me dis qu’il faut décidément que je prenne moins à cœur ma participation aux concours d’écriture.
Et pour ce qui est de mon voyage...
Rien de grave, je vais pouvoir demander mon chemin.
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Nais · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien.
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Francine Lambert · il y a
Voilà une lecture très agréable qui m'a vraiment séduite par son originalité, mes voix Anaïs et à bientôt !
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Nais · il y a
Merci Joëlle! Bises
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Joellejp11 · il y a
Original à souhait
Je me suis régalée.

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Elena Hristova · il y a
aujourd'hui dimanche 12 novembre je me suis laissée emporter par votre Vertige et je ne le regrette point. J'ai beaucoup apprécié vos jeux de mots et dans lesquels chaque lettre a son rôle à jouer. +5
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Nais · il y a
Merci beaucoup Elena!
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Nais · il y a
Merci Miss Free !
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Miss Free · il y a
Belle idée ! :-)
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Nais · il y a
Merci beaucoup Teddy. Je cours m'adonner à votre frénésie et je vous dis...
Bien cordialement

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Teddy Soton · il y a
Super +3 Apprécierez vous ma frénésie j'attends votre avis ;)
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Nadine Gazonneau · il y a
Original , agréable , drôle . Mes votes