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min

Vers la lumière

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Yotoutcourt

410 lectures

202

Finaliste
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Le suspense de ce texte est tenu jusqu'aux dernières lignes... qui révèlent l'horreur, l'inexplicable, l'inhumain. Attention, on ne ressort pas ...

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Inspirer... Expirer... Encore... Prier...
Je ne devrais pas ressentir ce stress. Au contraire, je ne devrais éprouver que la joie d'être ici, d'avoir l'honneur de faire ce que je m'apprête à faire. La peur que je n'arrive pas totalement à juguler se dispute à l'exaltation. Sans pour autant verser dans l'orgueil, délicat numéro d'équilibriste.
J'entends le brouhaha de la foule qui s'amplifie, là-bas derrière. Je cale mes respirations sur ce rythme sourd. Ils sont venus en masse et je vais leur en donner pour leur argent.
Des mains se posent doucement sur mes épaules. Je sens le sourire de mon oncle derrière mon dos, sans même le voir.
— Je suis tellement heureux pour toi, mon fils, tellement fier...
Mon fils. Il m'appelle comme ça depuis presque deux ans maintenant, depuis qu'il m'a pris sous son aile. Il est le seul à pouvoir y prétendre, désormais.
— Ce que tu vas faire ce soir nous dépasse tous, ça va être un moment inoubliable.
— Tu crois que je suis digne de tout ça ? Je veux dire...
— Allons, nous en avons déjà parlé, personne ne le mérite plus que toi. Ce soir, tu vas leur montrer ce que tout ça signifie vraiment.
Je souris en retour. Un élan de chaleur m'envahit alors que je le regarde. Le petit local dans lequel nous patientons se fait plus lumineux, moins oppressant. Il recule d'un pas et observe ma tenue d'un œil approbateur.
— Je ne te remercierai jamais assez pour tout ce que tu as fait pour moi. Tout ce que tu m'as appris.
— Oh, moi, je n'ai presque rien fait, tout était déjà en toi, tout était déjà prévu, tu sais.
— C'est vrai... Tu vois, tu m'en apprends encore...
Il rit doucement. J'ai toujours aimé l'entendre rire. Avec le recul j'ai l'impression que mes parents ne le faisaient jamais. De toute façon, qu'est-ce qu'ils ont jamais fait ? M'écouter ? Me comprendre ? Ouvrir les yeux devant la vérité ? Non, rien, juste leurs silences bornés, leurs refus injustifiés, leurs tentatives répétées pour m'empêcher d'accomplir ma destinée, me tenir éloigné de la lumière. Et tout ça pour quoi ? Une vie terne, inutile. À peine exister au cours de notre déjà si bref passage ici-bas... C'est là tout ce qu'ils voulaient me voir devenir. Une ombre. Comme eux.
J'entends encore les conversations houleuses écoutées derrière la porte fermée, mon soi-disant père refusant d'accepter la vérité sortant de la bouche de son frère. Je me souviens comment mon oncle a pu prendre ma défense, essayer de lui faire reconnaître que ma vraie vie commençait maintenant, et qu'il n'y avait plus de temps à perdre, qu'après ce serait trop tard. En vain ; autant parler à un mur. Je lui avais bien dit, pourtant, au cours des quelques échanges que nous avions pu avoir, en cachette au début. Ils n'y comprenaient rien, ils ne comprennent toujours pas, d'ailleurs. Combien de fois m'ont-ils demandé de tout abandonner et de rentrer à la maison ? Mon imbécile de paternel a même envisagé de m'y contraindre. C'est à cette dernière occasion que je leur ai adressé la parole, pour leur signifier qu'ils n'étaient plus rien pour moi, qu'ils n'étaient plus dignes d'être considérés comme mes parents. J'allais avoir dix-sept ans. Ils ne savent plus où je suis maintenant. Ils ignorent que je suis là ce soir. Et c'est tant mieux, ils seraient incapables de partager ce moment.
C'est mon vrai père, celui que je peux décemment appeler ainsi, qui a fait que je suis ici aujourd'hui. Qui m'a introduit dans ce nouvel univers, qui m'en a enseigné les bienfaits, qui m'a présenté à tous ses amis qui eux, me comprenaient, m'entouraient d'amour. Lui qui m'a montré que l'existence pouvait avoir un sens.
La foule semble s'impatienter, la rumeur gronde plus fort. Le moment approche. Je crois qu'ils commencent à scander un nom, lentement, puis de plus en plus vite, alors que des voix s'ajoutent au fur et à mesure aux chœurs. Ça en deviendrait presque harmonieux. Quel gâchis. Autant d'énergie gaspillée en futilités.
— Il va être temps, mon fils, tu le sais ? J'aimerais presque être à ta place...
Je tourne la tête en direction du bruit qui s'amplifie. Ils n'oublieront jamais cette soirée. Ils ne m'oublieront jamais.
La porte s'entrouvre et un visage apparaît dans l'entrebâillement :
— Plus que cinq minutes.
Inspirer... Expirer... Prier...
— Fils... Tu as peur ?
— Un peu... C'est bête, hein ?
— Non, bien sûr que non. Ce que tu t'apprêtes à faire est plus grand que toi, plus grand que nous tous. Qui n'appréhenderait pas un peu ? Ce que tu ne peux pas te permettre, c'est hésiter. Tu le sais. Tu hésites ?
— Non, non, bien sûr que non.
Vérité ou mensonge ? Un peu des deux ? Si je dois être honnête, quelques fragments de doute viennent se confronter à ma résolution que je croyais inébranlable. Je me morigène intérieurement. Ma respiration et le regard, bienveillant et déterminé, de l'homme qui me fait face finissent de les dissiper. Il le voit dans mes yeux et rayonne. Je suis là où je dois être.
— Entrée en scène dans une minute.
La même tête vient de refaire son apparition et de murmurer l'information. Un proche de mon oncle, le même qui nous a guidés jusqu'à cette loge tout à l'heure.
— Il est prêt ? demande-t-il à mon aïeul.
— Il est prêt, répond ce dernier sans même le regarder.
— Vérifie quand même, on doit être sûr.
Il a l'air nerveux, bien plus que moi. Pendant une seconde, je me demande pourquoi. Qu'est-ce qu'il a en jeu, lui, son job ? Est-ce que ça aura de l'importance après ce soir ? Mon père et moi nous sourions, complices dans ces derniers moments.
— Tu te souviens de tout ? me questionne-t-il avec confiance.
— De tout ce que tu m'as enseigné, lui dis-je, reconnaissant.
— En scène ! résonne la voix depuis l'entrée du couloir.
— Comment le déclenches-tu ?
— La commande est là, et je n'ai qu'à appuyer sur ce bouton.
Une immense clameur s'élève soudain. Nous réalisons instantanément que la chanteuse vient d'apparaître sur scène. Cette horde d'idolâtres semble entrer en transe. Une telle adoration dirigée vers une incarnation de cette société matérialiste décadente, c'est désespérant. Insultant, même. Ce soir, ils vont comprendre. Tous.
Mon mentor réajuste ma ceinture une ultime fois, s'assure que tout est bien en place, avant de renfermer ma veste dessus. Tout sera invisible jusqu'au dernier moment. Parfait.
— C'est drôle de penser que mon existence va prendre tout son sens au moment où elle va prendre fin, fais-je remarquer alors que la réflexion me traverse l'esprit.
— Voyons, ton existence ne fait que commencer, notre vie sur cette Terre est à peine une escale, tu le sais. Bientôt, tu vivras éternellement au Paradis, et eux ne t'oublieront jamais.
— C'est vrai. Je te promets d'être à la hauteur de l'honneur qui m'est fait.
— Je sais que tu le seras. Nous le savons tous. Et grâce à nos amis qui filmeront du fond de la salle, le monde entier pourra le voir. Et plus important que tout, Dieu va t'observer, et il t'accueillera à bras ouverts. Il sait que ce que tu fais est juste. Il t'attend déjà.
Nous nous étreignons quelques instants avant de nous diriger vers la porte. La voie est libre, parfait. La musique a commencé, assourdissante, insupportable. Elle symbolise tous les maux de cette prétendue civilisation impie. Cette mascarade n'a que trop duré.
— Attention, tu n'auras que quelques secondes pour atteindre le bord de la scène. Ainsi tu emmèneras avec toi cette mécréante et le plus possible de son public d'infidèles. Mon ami et moi allons maintenant nous éloigner. Nous raconterons durant tout le reste de nos vies ce que tu as fait, ici, aujourd'hui.
Je serre son épaule avant de me retourner. Il est temps. Ils se sont arrangés pour que le couloir soit dégagé et que je puisse accéder à la scène. Tout se déroule comme prévu. Mes mains tremblent à peine. Je place la commande du détonateur bien au creux de ma paume et adresse une nouvelle prière à Dieu avant de m'avancer vers la lumière. Dans quelques secondes, je leur montrerai à tous leur erreur, je leur ferai regretter d'avoir choisi l'hérésie. Dans quelques secondes, j'existerai pour toujours.

PRIX

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Thème

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Eric Lelabousse · il y a
C'est très original, très bien écrit, j'ai beaucoup aimé !
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Aurélien Azam · il y a
Owh. Je ne m'attendais vraiment pas à ce show là. C'est vraiment bien écrit et mené
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Mikael Poutiers · il y a
Je découvre votre texte, particulièrement fort et prenant. Bravo.
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jc jr · il y a
Comment passer de l'ombre aux ténèbres en imaginant que c'est la lumière. Subtil dosage de l'information au cours du texte et qui nous amène à la compréhension d'un cheminement pervers qui dérange. Bravo et une invitation :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-coup-de-foudre-5

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Utilisateur désactivé · il y a
L'horreur vu sous un autre aspect. C'est très étonnant et vous avez une belle écriture, vous avez très bien mené cette histoire. Au fil du texte, je pensais à une entrée dans les ordres mais la fin est vraiment surprenante et inattendue, pour moi en tout cas. Bravo !
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Patrick Gibon · il y a
une vision de l'intérieur d'une révolte phagocythée par des fascistes religieux, bravo!
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Randolph · il y a
Vive félicitations pour ce texte que je découvre tardivement ! Au plaisir de lectures croisée...(ma page vous est ouverte)
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JACB · il y a
Bravo pour ce macaron amplement mérité YOTOUTCOURT.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour cette belle recommandation du jury, Yotoutcourt !
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Fati · il y a
Une très belle lecture! Merci!

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