Une vie ordinaire

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J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

Je menais une vie ordinaire. Certains diraient plate, ennuyeuse, monotone. Je ne recherchais pas les contacts, je faisais peu de rencontres, je ne sortais que pour des raisons vitales. En deux mots je me suffisais à moi-même.
Mes quelques amis, toujours les mêmes depuis des décennies, m’en faisaient le reproche : tu t’encroûtes, tu vieillis prématurément, tu te coupes du monde...
Ils voulaient mon bien mais ce discours récurrent m’irritait. Me séparer d’eux aurait toutefois signifié une désertion du monde des humains ; c’était une frontière que je ne voulais pas franchir mais m’intégrer à nouveau dans ce monde moderne représentait un effort qui me dépassait.
Je trouvais la parade en leur annonçant soudainement que j’avais décidé de faire un voyage, un long voyage de plus d’un mois. Je leur dis que j’avais quelques vagues idées de destination mais que je partais à l’aventure, cela m’évita de fournir des indices précis, d’esquiver les questions gênantes.
Je fermais la maison ce qui me faisait une impression bizarre puisque certains volets étaient restés immobiles depuis leur installation.
Au bout de cinq ou six semaines, je ne sais plus exactement, je rouvris toutes les portes et fenêtres, je me mis à balayer, toutes activités destinées à montrer à mes quelques amis que j’étais de retour.
Bien évidemment ils se précipitèrent pour voir si j’étais intact, épanoui, si j’avais éventuellement subi une mutation intérieure qui aurait signifié mon retour au monde civilisé.
Ils furent d’abord étonnés que je n’ai pas bronzé, voire que je sois plus pâle qu’avant mon départ, que je n’ai pas de photo à montrer. J’ai argué d’une panne de mon vieil appareil mais leur certifia que mon récit de voyage vaudrait bien de mauvaises photos.
J’ai fait pratiquement un tour d’Europe, ai-je annoncé, ce qui ne manqua pas de les impressionner. J’ai commencé par Naples. Voir Naples et mourir, vous connaissez l’expression ! J’ai rencontré deux jeunes femmes qui m’ont fait visiter les quartiers pauvres, le Rione Luzzati.
Un des amis me demanda : « Tu es allé à Pompéi au moins ? »
Je répondis que je n’ai pas pu entrer sur le site qui est en restauration.
Mais j’avais trop chaud en Italie, alors je suis remonté vers le nord, jusqu’à l’Autriche. Non pas à Vienne, plutôt dans les Alpes, au frais. Au bout de quelques jours, les montagnes étaient devenues angoissantes, j’ai continué mon périple. Un bus de touristes passait sur l’autoroute, je montais sans connaitre la destination : c’était Vilnius en Lituanie.
Je suis descendu au hasard dans un village de la campagne lituanienne : Pienagalis. J’ai sympathisé avec le vieux Jonas qui se reposait à la station. Il m’a même invité dans sa maison forestière.
Une autre amie interrogea en souriant : » Tu parles lituanien ? »
On se débrouillait avec un peu d’anglais, assurai-je. Mes amis étaient sceptiques car ils connaissaient mon niveau d’anglais mais je me hâtai de passer à l’étape suivante.
Le rêve de Jonas était de rejoindre Paris à pied. Je l’ai accompagné pendant plusieurs kilomètres mais je ne voulais pas rentrer directement à Paris. Alors il me conseilla de passer quelques jours sur la mer Baltique.
J’ai entendu rugir une sirène sur le port de Riga. Je me suis précipité. C’était un ferry pour Stockholm. Il y avait peu de monde sur le bateau. Par moments, j’étais seul face à la mer. Vous me connaissez, ce n’était pas pour me déplaire, ajoutais-je en souriant pour plaisanter sur l’image qu’ils avaient de moi.
Arrivé à Stockholm, c’est encore un vieux suédois qui conversa avec moi dans un bar, à croire que je n’intéresse plus les jeunes. Il était parti de sa maison de retraite car il ne voulait pas fêter son anniversaire.
« Tiens, ça me rappelle un roman » dit une amie.
Je m’empressai d’enchainer sur le périple que nous fîmes : l’île Gotland, Göteborg puis Malmö où j’ai pris l’avion pour Paris, rapide et pas cher avec le low cost. Et me voilà. Il était tout de même temps de rentrer : regardez l’état du jardin !
Effectivement, mes amis ne purent faire autrement que de reconnaitre qu’il était devenu une jungle.
Mon retour leur laissa une impression mitigée. A leur départ, j’entendis quelques échos depuis la rue, depuis « Ca lui a fait du bien ce voyage » jusqu’à « Il ne nous a pas vraiment montré son enthousiasme ».
Maintenant, je devais passer aux choses sérieuses. Je me hâtais d’aller à la bibliothèque. La bibliothécaire contrôla mes retours : « Ferrante, Seethaler, Kournov, Jonasson le suédois. C’est bon. Mais il y a un petit problème. Vous êtes en retard de plus d’une semaine. Ca fera 10 euros de pénalité. »
Je m’attendais à un peu d’indulgence... mais 10 euros pour un tel voyage, ce n’est vraiment pas cher !
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Un petit mot pour l'auteur ? 2 commentaires

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Jeanne en B · il y a
10 euros de pénalité et le jardin à nettoyer :-) mais bon, quelle paix pendant ces quelques semaines ! Bonne soirée
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Gerard Pouettre · il y a
Merci à vous.
Il y a parfois des confinements volontaires qui font du bien!

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