Une très chère automobile

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« Aïe ! » hurla Gabriel. Il contemplait avec ahurissement son majeur de la main droite sur lequel il venait de refermer imprudemment le coffre de sa voiture. Le sang giclait. Le pharmacien lui fit un pansement de fortune en lui conseillant de se rendre rapidement à l’hôpital.
Trois heures d’attente à l’hosto et plus de trois quarts d’heure à la radio. Tout ça pour quatre points de suture, la certitude que son doigt n’était pas fracturé et une ordonnance pour calmer la douleur. Furax, il rentra chez lui, avala ses médicaments et s’endormit aussitôt. Heureusement qu’on était vendredi et qu’il pourrait récupérer le week-end. Ce qui ne l’empêcha pas, le samedi soir, de retrouver sa bande de potes et de parader avec sa poupée. Il raconta l’histoire avec humour ajoutant :
« La voiture, elle, n’a rien. »
« Fais gaffe. T’as pas entendu parler du stress post traumatique ? Peut-être que demain ou dans quelques jours, elle n’ira pas bien.
-Tu vas peut-être être obligé de la conduire chez le psy. T’as prévu le budget pour ?
-A ta place, je serai pas tranquille. Et si elle avait pris le goût du sang ? »
Seul Fabien ne s’était pas mêlé à la rigolade. Curieux ! C’était lui, chargé de la recherche pour un constructeur, qui lui avait conseillé.
« -Écoute, fais attention. On a des problèmes avec ce modèle.»
Le dimanche, il cuva sa gueule de bois et nettoya la voiture. C’était un bel animal. Comme il l’avait dit à Fabien, elle lui avait coûté une blinde mais elle en valait la peine. Une allure racée, toutes les technologies dernier cri, celles dont on rêve et celles dont on n’a même pas rêvé
Le lundi, il repartit au boulot, se fit chambrer avec le sourire. Le samedi suivant, il emmena sa mère et son chat chez le véto. Pendant tout le trajet, Mistigri feula à en perdre haleine pour se calmer immédiatement dans la salle d’attente. Même cirque pour le retour.
« Sale bête » pensa Gabriel qui n’avait jamais aimé les chats.
La semaine fut chargée : un nouveau projet, de nouvelles responsabilités, un employé qui créait des difficultés, une secrétaire en larmes. Et, de nouveau, on fut samedi. On lui avait retiré son pansement, ses points de suture. C’était comme une libération et il décida de s’octroyer un week-end à la mer. Deauville, ce n’est pas bien loin de Paris. Il pleuvait, il ne faisait pas chaud mais il pouvait courir le long des plages désertées et réfléchir à l’avenir. Ses nouvelles responsabilités le stressaient moins qu’il l’aurait cru. Il se sentait parfaitement à sa place. Il respirait l’iode et avait l’impression de se régénérer. Il pensa à Selma. Il l’avait quelque peu négligée ces derniers temps. C’était peut-être le moment d’envisager une relation plus sérieuse. Il l’appellerait prochainement. Pourquoi pas tout de suite ?
Elle fut un peu froide au départ mais il plaida coupable. Du boulot, une nouvelle affectation... Il la fit rire avec son doigt emmailloté et ils convinrent d’un concert de son groupe préféré pour le vendredi suivant.
Elle était magnifique et il lui en fit compliment. Naturellement, elle la joua blasée mais elle était contente, cela se voyait à son sourire. Ils terminèrent la nuit ensemble. Au matin, il la raccompagna chez elle.
« Alors ? Ce coffre ? » fit-elle d’un air détaché.
Avec un grand sourire, il ouvrit le dit coffre. Impeccable. Selma promena ses mains à l’intérieur. Le constructeur avait poussé le professionnalisme jusqu’à le recouvrir de cuir. Un cuir sombre qui exhalait une bonne odeur et qui ne laissa pas Selma indifférente. Elle sourit, rabaissa le hayon avec lenteur et... poussa un hurlement. Son doigt pissait le sang. Re hôpital, re radio. Cette fois, la fracture était avérée. Selma était en larmes. On la dirigea vers un box et le chirurgien l’opéra sous anesthésie générale. Il paraissait inquiet. Ou c’était juste une idée ? Non, à deux ou trois reprises, il avait bien dit « C’est bizarre. » Bizarre ? Et la façon dont il regardait Gabriel n’était pas pour le rassurer.
Gabriel vint rechercher Selma à sa sortie de l’hôpital. De toute évidence, elle était très distante et le remercia du bout des lèvres. Dans les jours qui suivirent, il l’invita à plusieurs reprises mais elle avait toujours une bonne excuse pour esquiver.
Il y eut d’autres incidents. En fait, Gabriel avait l’impression qu’ils se multipliaient. Sa mère qu’il avait accompagnée au supermarché, avait retiré sa main juste à temps. Le pote qu’il avait aidé pour son déménagement y avait laissé son gant en cuir. Le plus extravagant, ce fut ce type, une sorte de SDF, qui avait tenté d’ouvrir le coffre et dont la main ruisselait de sang alors que l’ouverture n’avait même pas été fracturée. Le gars avait filé sans demander son reste mais Gabriel était resté sidéré. C’est alors qu’il se souvient des paroles de Fabien.
Ils se retrouvèrent dans un petit café. Au fur et à mesure que Gabriel exprimait ses doutes, le visage de Fabien pâlissait de plus en plus.
« Merde !
-Quoi ?
-C’est ce qu’on craignait.
-Quoi ? Quoi ?
-Cette voiture, c’est carrément un prototype. Je pense qu’il n’aurait pas fallu la mettre en vente immédiatement mais la tester plus longuement.
-Et alors ?
-Tu sais bien. La façon dont elle se coule dans la circulation, le fait qu’au moindre choc elle s’autorépare. Sa souplesse, son intelligence.
-Ah, çà oui, l’intelligence, c’était un sacré argument de vente, non ?
-Oui. Elle est bourrée de technologies mais les autres aussi, ce n’était pas suffisant. On a fait appel à des cellules vivantes. Pas des cellules humaines, non. On a pris des cellules de tigre.
-De tigre ?
-Oui. Et sur quelques modèles, pas tous, et on ne sait pas pourquoi, elle se comporte ni plus, ni moins qu’un tigre. On a eu quatre problèmes. Trois sans réelle gravité mais le dernier, il s’agissait d’un enfant, alors on a décidé de les rappeler. Demain matin, tu me la rapportes. On te l’échange contre une autre, un peu moins performante mais infiniment plus sûre.
-Et elle ?
-On la passera au broyeur. Il n’en restera rien.»
Gabriel était sonné, littéralement sonné. C’était quoi, cette histoire de fou ? Il quitta le café dans un état quasi comateux.
Il s’assit dans sa voiture pour une dernière virée. Tous ses sens étaient en alerte et il apprécia la douceur de la conduite. Elle semblait anticiper ses désirs. Tout juste si elle ne tournait pas le volant à sa place.
Il quitta la nationale. Il longeait des champs, des bois. Le brouillard était tombé et il voyait à peine à une dizaine de mètres devant lui mais il ne s’inquiétait pas : elle voyait à sa place.
Il bifurqua dans un chemin, s’arrêta, sortit. La brume se levait lentement. Les petits nuages enveloppaient l’automobile, la rendant irréelle.
« Un tigre ! »
Inconsciemment, il voyait la silhouette resserrée sur elle-même, prête à bondir sur sa proie. Un rayon de soleil l’embrasa, complétant l’illusion. Puis la brume redescendit. Gabriel posa la main sur la carrosserie, la caressa avec tendresse.
« C’est ici que nos chemins se séparent. Tu es magnifique. Je suis tellement désolé. »
Il ouvrit la portière, s’apprêtant à repartir pour conduire la voiture à son destin tandis que la brume redevenait brouillard impénétrable.
Le lendemain, ce fut un chasseur qui trouva le corps de Gabriel, criblé de blessures comme des coups de poignards.
« Je ne vois vraiment pas par quel animal il a bien pu être attaqué, » expliqua-t-il aux gendarmes.
La voiture, impeccable, brillait de tous ses feux au soleil du matin.
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