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Une rencontre extraordinaire

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chriStel

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C'était l'hiver. Le marché de Noël s'était installé sur les places illuminées de Metz. Sur les terrasses de ses cafés, les gens savouraient le bon vin chaud traditionnel. Ses rues étaient animées pendant cette période hivernale. J'aimais bien traverser le centre ville et flâner devant les nouvelles boutiques.

L'Amour n'était plus que dans mes rêves. Je me demandais à quoi cela ressemblait d'aimer et d'être aimée. Pour vivre, il faut aimer. Les rêves semblaient être les ressources de ma survie. J'adorais rêver parmi ces gens bruyants, au cœur d'une foule en mouvement : les cris des enfants, les discussions des personnes âgées et les fous rires des étudiants étaient de tendres échos à mes pensées. Un jour, mes rêves se concrétiseront. Un jour, l'Amour me fera vivre une histoire où la mort sera le point d'arrivée de deux cœurs accrochés au fil de l'existence. La passion amoureuse était le thème de mon premier livre : de folles histoires d'amour où les gens s'aimaient à en mourir.
La neige était comme l'Amour : une page blanche éphémère que l'on tourne pour y imprimer nos souvenirs. Des mots qui s'envolent au gré du vent pour laisser des empreintes dans nos mémoires et notre histoire.

Les chalets resplendissaient d'objets artisanaux : des petites fées en résine et des bijoux d'or et d'argent brillaient de mille éclats.

Je contemplais ces chalets et pris la route d'Augny : je devais y présenter mon premier ouvrage. Il était déjà 15h. J'avais encore le temps d' y installer mon stand. Certains exposants avaient déjà préparé leurs toiles de vente, les grilles affichaient de petits objets conçus pour les fêtes et des bougies éclairaient la majeure partie des tables.
Ce marché était grand : il se dessinait dans la chapelle de la ville, sur trois étages. Les gilets jaunes avaient bloqué les ronds-points qui donnaient accès à la ville. J'avais emprunté les petites routes pour y accéder.

Le marché venait d'être inauguré. Les gens semblaient prendre du bon temps en traversant ses allées. Certains étaient accompagnés de leurs petits-enfants et d'autres de leurs parents. Les relations transgénérationnelles étaient magnifiques à voir. Les retraités comme les jeunes actifs prenaient goût à cette atmosphère festive.

J'avais fini de préparer ma table. Mes livres attendaient quelques lecteurs. Un jeune homme s'approchait de moi et je le saluais :

« Bonjour.

- Bonjour.
- Vous aimez lire ? Lui demandais-je.
- Oui. Je suis venu avec ma mère.
- Vous aimez-lire ?
- Oui.
-Vous lisez quel genre de livres ?
- De tout.
- Pardon, je transpire.
- C'est pas grave : il y a du monde et il fait chaud.
- Je transpire. Excusez-moi.
- Vous venez souvent au marché d'Augny ?
- Oui.
- Vous venez de loin ?
- Non. D'Augny. Je viens d'Augny. A une heure à pied. Je veux voir votre livre.
- C'est mon premier livre. Ce sont des histoires d'amour. Il se lit facilement. »
Je lui tendis un de mes livres. Il le feuilleta.

« Ma mère est sous l'emprise de mon beau-père. C'est difficile, elle en souffre.
- C'est difficile de ne plus être sous l'emprise d'une personne.
- C'est diffcile.
- Je peux vous laisser ma carte avec le résumé du livre et un marque-page.
- Merci. Je veux votre livre.
- Vous pouvez flasher le code et y lire un extrait.
- Je reviens. Je reviens.
- A tout à l'heure.
- A tout à l'heure. Merci. A tout à l'heure. »

Le jeune transpirait de plus belle et se confondait en excuses. Le sac à dos qu'il portait semblait plus lourd que lui. Un brin de sympathie se dessinait sur son visage, marqué par une douce fragilité.

La salle était de plus en plus calme. Les visiteurs avaient fait leurs achats et allaient prendre le repas du soir dans un petit restaurant non loin de la chapelle.

Les quelques personnes qui restaient étaient les proches des exposants. Pour faire passer le temps, j'écoutais la chanson de Patrick Bruel : « Tout recommencer », extraite de l'album « Ce soir on sort ». Ses paroles me poussaient à la réflexion : peut-on tout reconstruire, recommencer là où on a échoué ? Le passé n'est-il qu'un obscur souvenir qui nous donne la force d'avancer et d'exister ? Tant de mots qui retranscrivent les blessures et traumatismes de notre histoire, de notre monde, l'Humanité. Sommes-nous libres de sortir ? Comment traduire la liberté d'exister sur notre planète ? Aurait t-on oublié les grands échos de la Nature ? La musique et l'écriture étaient l'art de nous rappeler nos conditions de vie.

Le jeune homme était revenu une heure plus tard. La fermeture du marché allait s'annoncer.
Je débutais la conversation :

« -Vous êtes revenu !
- Je suis revenu.
- Avec votre mère ?
- Non, tout seul.
- C'est bien.
- J'habite à une heure d'ici. Je suis venu à pied. Il fait chaud.
- Vous êtes courageux. Il fait chaud ici, en plus vous avez bien marché.»
Le jeune homme essuyait les gouttes qui perlaient de son front. Il reprit la discussion :
« Il fait chaud ici. Je veux acheter votre livre.
- Très bien.
- Ma mère est sous l'emprise de mon beau-père.
- Ça doit être difficile.
- Oui c'est difficile. Je veux acheter votre livre. J'ai lu un extrait.
- Je vous fais une dédicace ?
- Oui.
- Alors, c'est pour qui ?
- Pour moi.
- Quel est votre prénom ?
- Tom. »

Je lui dédicaçais mon ouvrage. Il me tendit un chèque en me demandant si je pouvais l'encaisser plus tard. En effet, il ne touchait qu'une faible allocation. Le jeune trentenaire me parlait de ses difficultés à communiquer avec les autres.
Il tremblait et n'arrivait pas à cacher ses émotions. Il ne cessait de s'en excuser. Tom me dit qu'il était autiste. Ces mots résonnaient dans ma tête. Il m'avait avoué son handicap. Il me racontait combien il en souffrait : l'impression de ne pas exister, les regards moqueurs des autres et ce besoin constant d'être accompagné.


Et c'est ainsi que nous avions pris conscience de notre liberté d'exister.

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Eddy Bonin · il y a
Bravo Christel. Toutes mes voix d'encouragement.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Pherton Casimir · il y a
Un très beau texte... Bonne chance à vous ! Toutes mes voix !
Je vous invite à me supporter https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/friendzone Friendzone, une très belle histoire.
Bonne et Heureuse Année à vous !

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