Une promenade au parc, en hiver

il y a
3 min
575
lectures
58
En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Printemps 2021
L’enfant court derrière les bulles de savon. À travers un cercle de plastique rouge, il souffle de petites sphères arc-en-ciel. Dans le même temps, il zigzague au milieu des allées sableuses, indifférent au bonnet tombé à terre. Un pompon de laine avachi dans une flaque d’eau sale.
La mère est happée par un autre spectacle, deux pigeons roucoulent au front de Lamartine, son fils échappe à sa vigilance. Elle n’a d’yeux que pour le poète tourné vers le lac de sa jeunesse, et pour les oiseaux déclamant l’amour à l’infini. Jalouse de leur complicité, il doit faire bon se chauffer au duvet de son pareil.
Elle est si jeune, on dirait une adolescente. Elle rêvasse, dénombre ses regrets sur les doigts de sa main gantée d’une mitaine, chasse les remords qui encombrent son âme, se souvient du passé sans entrevoir l’avenir et dans sa tête valsent les idées assorties aux dégradés grisâtres de la palette ambiante. Tant de vaines amours, futiles amants d’un soir, et pour tout présent cet enfant venu de nulle part.
Alors elle s’ébroue et sort de sa torpeur. Les platanes du parc, emmitouflés dans une cape de givre, entrevoient la femme affolée à travers leurs paupières soudées d’un vent glacial. Elle tourne et vire sur elle-même, appelle — Sandro ! —, elle prononce le prénom avec un léger accent, maintenant elle hurle. Seul l’écho lui renvoie un miaulement étouffé par la brume du soir. Il est tôt, mais déjà l’horizon se teinte de mauve. Dans sa poche, la brioche du goûter, et elle appelle une fois encore.
Elle a placé ses mains autour de ses lèvres blêmes pour assurer son filet de voix, c’est un gémissement qu’on entend, douloureuse plainte, ses entrailles tournillent. Elle s’agenouille sur le banc de fer, épuisement ou soudaine piété, on ne sait. Elle aime son petit, peut-être trop fort ou pas assez, elle ignore la juste mesure, personne ne lui a jamais appris l’amour. Elle l’aime comme on cajole une peluche ou encore un chiot au pelage de velours.
En venant au parc avec son fils, elle espérait partager un moment de joie, fugace instant qui tracerait un heureux sillon dans le jeune esprit. Sandro, si prompt à rire de tout, si fragile. Et elle est plantée là, seule, figée au sein d’une nature hostile, la femme du Sud déteste l’hiver. Elle frappe sa poitrine creuse, se cogne à ses démons, pleure ses échecs. Une vie sans but, si ce n’est Sandro, et elle vient de le perdre.
Le petit garçon poursuit son périple, il chemine d’aventure en découverte, pénètre les taillis hirsutes, s’enfonce dans le sous-bois privé de ses feuilles, branches nues et ronces sèches. Les bulles de savon l’invitent à longer les méandres du labyrinthe, buis en quinconce où il est facile de s’égarer. C’est un jeu de faire semblant de se perdre pour mieux se retrouver. Il va, vient, contemple un chat assoupi sur un lit de mousse, s’effraie d’un corbeau affamé qui croasse en le fixant de ses yeux rouges.
Chacun est rentré chez soi, avide d’une moelleuse chaleur. Seul un homme est encore là, qui rôde sur l’esplanade, il fait le guet alentour, frappant d’un pied impatient le gravier humide. Il paraît immense aux yeux de l’enfant si petit, tout recroquevillé sur ses vestiges de tiédeur, rares effluves moites et sucrées. Il a perdu sa machine à faire des bulles au milieu des buissons, il a faim dans son ventre et froid à la tête, il a perdu son bonnet et sa maman, il pleure.
L’homme aperçoit l’enfant, il replie l’auvent du camion blanc et interpelle Sandro. Le petit se rappelle les mots de sa mère – ne suis jamais quelqu’un que tu ne connais pas – elle l’avait regardé bien en face, il se souvient des yeux verts et profonds, elle ne riait pas. L’homme avance, l’enfant recule, mais ses bottes de caoutchouc ne peuvent rivaliser avec les enjambées de l’ogre – n’aie pas peur, petit, je ne te veux aucun mal, dans mon camion il fait chaud, on va retrouver ta maman, tu as l’air gelé et tu dois avoir faim –
Sandro hésite, la tentation est forte de se réchauffer, il caresse ses oreilles gercées en suçant son pouce, rêve d’un bol de chocolat fumant comme chez la voisine, alors il saisit la grosse patte de l’homme, déjà le froid est moins mordant.
Les gardiens renoncent à leur ultime ronde, ils ont fermé les grilles d’un dernier tour de clé, de fins flocons entament une sarabande dans l’air glacé – Par ce temps, il faudrait être fou pour se promener par ici — assure l’un d’eux.
La mère continue de courir sur les allées glissantes, elle n’a plus ni souffle ni voix, pas davantage de salive, son corps au-delà de la peur, vide, déjà mort. Elle avance en automate, murmurant le prénom de son fils entre deux sanglots. Sandro aura deviné l’auréole de tendresse, il se retourne et distingue une silhouette estompée dans le brouillard. La jeune femme s’élance, le petit échappe à son ravisseur, maintenant mère et fils dansent au gré des rafales de grésil, on dirait qu’ils volent.
Au loin démarre le camion du marchand de gaufres.
58

Un petit mot pour l'auteur ? 50 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Un très bon texte comme d’habitude !
Image de Gérard Pinson
Gérard Pinson · il y a
Bon, c'est bien raconté, mais tu nous fous la pétoche Chantal ! C'est dommage que tu aies utilisé le mot ravisseur car ce pauvre marchand de gaufres n'avait sûrement que de bonnes intentions. Enfin, il n'y a que toi qui sais !
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
J'ai employé ce mot de "ravisseur" comme si j'étais dans la tête du lecteur, mais ce n'est peut-être pas heureux, j'en conviens...Merci de ton passage, Gérard !
Image de Aurore Rey
Aurore Rey · il y a
Un instant de vie, une promenade où les mots se font l'écho des émotions avec virtuosité. Une fin heureuse. Tout y est. Merci
Image de Chan Jau
Chan Jau · il y a
Mon soutien ne promenade au parc!
Image de Jo Kummer
Jo Kummer · il y a
Sandro est tout pour sa maman et le marchand de gaufres!
Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
C'est comme un poème et ce n'est pas un poème!
Une belle promenade...

Image de Sylvie Talant
Sylvie Talant · il y a
Descriptions convaincantes, histoire douce d'une mère et son enfant, qu'une rêverie sépare, projette dans un univers angoissant, mais qui se retrouvent à la fin. Un happy end que j'ai apprécié, comme le reste.
Image de Anne Marie Billy
Anne Marie Billy · il y a
Les retrouvailles! Quel bonheur!
Image de Franck Belton
Franck Belton · il y a
Un test de Rorschach ! amusante cette diversité d'interprétations. Beau texte en tout cas, comme toujours :)
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Merci, Franck, d'avoir aimé...et analysé !!
Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
Oufffff! Un récit haletant, avec plein de détails comme si on y était ! Et toujours ce style fluide qui nous transporte jusqu'au dénouement !

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le témoin

Anne-Emmanuelle FOURNIER

Aujourd’hui, j’ai enfin pu enterrer ta voix. Je l’ai ramassée un peu partout, dans cette chambre où elle continuait de me dévisager, dans ce couloir où elle pendait au cadre des tableaux. Je... [+]