Une précieuse dopée de somnifères

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Patrick Villemin, né en 1966, est romancier. Il a publié quatre romans : La Morsure (Calmann-Lévy, 1997), Jeux d’ombre (Calmann-Lévy, 2000), La Valse des pions (Flammarion, 2005), Classement  [+]

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Dominique est dotée d’un esprit perspicace. Elle me coince toute la journée dans des débats compliqués, essaie des conversations qui n’ont aucun sens et finit toujours par prendre le dessus. Elle joue avec les mots et toute sa subtile intelligence, posant des questions extraordinaires dont les plus calées des têtes bien faites n’ont même pas les réponses. Dominique exige aussi des faveurs délicates : un bouquet de scilles du Pérou ou une gorgée de Haut-Brion dans un verre en cristal de Bohême. Elle vit dans une illusion perpétuelle, bavarde et toujours exigeante. Mais Dominique me fatigue infiniment. Car derrière ses simagrées et bien au-delà de ma soumission silencieuse, je sais la vérité : son charmant minois cache une précieuse dopée de somnifères.

Dominique me prend aussi pour un valet pratique, disponible pour chacune de ses foucades. Elle m’accorde tous les matins un baiser culturel sur les Mazurkas de Frédéric Chopin. J’ouvre les persiennes de son immense chambre et laisse toujours la fenêtre en espagnolette. Un peu d’air frais au réveil est bon pour le teint, n’est-ce pas ? Après quoi je vais jusqu’à la cuisine. Il faut que je me dépêche car Dominique est impatiente. Je prépare son invariable plateau : thé fumé au jasmin, petits pains danois piqués de graines de cumin et un jus d’oranges sanguines. Vite, je m’engage dans le couloir. Là-bas, vers cette femme incroyable dont la vie me bouscule.

Dominique possède un charme sacré. Comment lui résister lorsque je l’aperçois, assise dans son lit, dans sa veste blanche en popeline de coton ? Elle retient ses cheveux dans une broche en argent et me regarde - fausse ingénue - poser sur la table de nuit sa collation. Dominique, je n’attends même pas que tu me dises merci. Je m’assois au bout du lit et je te contemple picorer sur ton plateau. Picorer, c’est le mot pour dire ton appétit d’oiseau. Un signe de la main et voici que je débarrasse le tout. Puis j’imbibe d’un peu d’eau fraîche et minérale le coin d’un mouchoir en dentelles. Je te le passe doucement sur le pourtour des lèvres. Tu n’aimes pas avoir la bouche poissée lorsqu’il faut que tu téléphones. Tu pianotes sur ton combiné, au hasard de ton carnet d’adresses. Tu espères toujours, en regardant le dos de tes fines mains, que quelqu’un décrochera. Et quelqu’un décroche toujours. A New York, Londres ou Buenos Aires, peu importe. L’essentiel, c’est de parler, parler encore, jusqu’à l’étourdissement. Tu t’inventes des histoires, le temps de tes conversations. Une vie amoureuse dans les bras d’un plus brillant que moi. Un souper après l’opéra dans une suite éclairée à la bougie. Un brillant voyage dans une ville étincelante. Et lorsque tes conversations prennent fin, c’est le moment de préparer ta toilette. Tu as du lait pour le corps et une quantité astronomique de crèmes inopérantes. Des lotions pour tonifier, hydrater, raffermir. Des potions pour rajeunir, maintenir ou embellir. Je fais couler un bain tiède dans les fragrances des sels d’Epsom et lorsque je te dépose sur le rebord en émail, j’ai chaque fois la même surprise. J’oublie toujours qu’à Megève l’année dernière, tu as perdu - dans un accident raffiné - l’usage de tes deux jolies jambes.

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