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UNE PLAGE POUR UNE PAGE

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Valukhova

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C'était une plage en hiver au bord de la mer. Celle qui avait encore des reflets bleus le long des golfes clairs. La mer qu'on voyait danser l'été dernier. Le sable avait été nettoyé, damé par les dernières vagues estivales, automnales et le mistral, mais surtout déserté depuis plusieurs mois par les touristes, les vacanciers, les gamins et leurs fragiles châteaux de sable, les piétinements des joueurs de volley et des promeneurs équipés de jumelles faisant semblant d'observer les bateaux ou un éventuel ennemi, au large de...

Le sable était devenu dur comme du béton sans armature. A cette époque, j'étais simplement équipée d'une petite Renault Super Cinq, avec laquelle j'étais à l'aise pour aller partout, n'ayant jamais peur de rien.

Impossible de me souvenir quel Président j'avais croisé ce jour-là, en accompagnant quelqu'un dans son fauteuil roulant. Sans aucun doute possible j'avais reconnu une voiture dont le chauffeur avait des lunettes noires et des vitres noires à l'arrière de cette belle limousine, qui ne roulait pas au Limousin. Je crois bien que c'était le grand Jacques à cette époque ! Simple supposition et exercice fortuit pour mémoire défaillante au sujet des détails de la République française. En tout cas, je n'avais pas croisé le Bon Dieu, ni ses Saints.

Ses décorations pour faits militaires ou plutôt soldatesques et ses actes de courage, récompensés d'ailleurs par l'un des Présidents de la République, François Mittérand, et difficilement accrochées à sa chemise blanche Lewis, Raymond m'accordait systématiquement son entière confiance pour le trimbaler dans les endroits les plus insolites. Je n'hésitais jamais à m'engager sur des chemins sans certitude de pouvoir faire demi-tour, juste pour l'épater et lui faire plaisir. Ce que je fis à de multiples reprises, sans peur et sans reproche, comme un vaillant petit soldat ignorant ce que lui réserverait l'avenir auprès d'un homme tel que lui.

Ce jour-là, c'était après avoir dépassé Hyères-les-Palmiers où les palmiers avaient d'ailleurs dégusté le gel de l'hiver dernier, Carcairanne et Bormes-les-Mimosas, dont les noms diffusaient à eux seuls un parfum agréable et délicat en plein mois de février, j'avais opté pour une investigation plus approfondie d'un lieu que je ne connaissais absolument pas. Petite route dans une sorte de maquis, très étroite, calme et parfumée. Toutes fenêtres ouvertes côté passager aux lunettes bleues, bras droit un peu recroquevillé sur la portière, sa majesté Raymond pouvait être aux anges, je l'emmenais voir le Fort Présidentiel de Brégançon qui avait abrité tant de Présidents de la République française et leurs épouses en maillots de bain, bien camouflés aux regards du peuple lambda qui piétinait la plage du sable fin en question. Une construction austère et forte, comme son nom l'indiquait, s'accrochant à un piton rocheux à peine détaché du continent.

La route menant au Fort était évidemment barricadée. Défense d'entrer. Mais pas gardée. Dissuasion absolue de continuer, sous peine de sauter sur une mine (on ne sait jamais !...). Pas de gardien. Pas de chien. Rien que des pins bien droits de chaque côté. Et comme tout ce qui descend va jusqu'au niveau de la mer, j'empruntais alors la petite route de droite "qui descend, qui descend, qui descend..." jusqu'à la plage de sable fin. Elle était déserte. Je tentais une avancée après avoir relevé une autre barrière interdite. Laissais mon homme et ma voiture un instant, histoire de tester la solidité de la glace... pardon ! de la plage et du sable fin. N'avais-je pas dit qu'il était dur comme du béton ? Mes pas n'y laissaient presque pas de trace.

Je reprenais alors le volant et m'aventurais jusqu'au bord de la mer avec ma p'tite R5 qui se manifestait que par de douces vaguelettes (pas la R5, la mer), vraiment pas dangereuses du tout. Je transférais prestement mon homme dans son fauteuil roulant, le déchaussais, relevais un peu son pantalon du dimanche. Ha ! Oui, c'était un dimanche ! Il faisait un beau soleil ce jour-là et il ne rouspétait pas trop contre la fraicheur déjà quasi printanière. J'allais lui mettre les pieds dans la mer un petit moment. J'étais contente de ma prouesse. Quel bonheur ! Du coup je me mettais en maillot de bain. En février, l'eau est encore très froide. mais je n'avais aucune crainte. Trempette vite faite, trois brasses sans papillon, sous les yeux horrifiés de mon homme qui n'avait pas l'habitude de voir ce phénomène que j'étais !

Un goéland était venu nous frôler en criant comme un forcené, avait tournoyé vers nous un instant aussi bref qu'un éclair. Cet oiseau m'avait semble étrange, car il était seul, contrairement aux habitudes des goélands qui se manifestaient plutôt en grande colonie. Il n'y avait rien à chaparder sur la plage. Je lui filais juste un quignon de pain qu'il avait emporté prestement. J'étais toute seule avec un homme en fauteuil roulant. Et je faisais tout pour agrémenter sa vie cassée, sur la plage de Brégançon. Mes idées flottaient vaguement... sur les vaguelettes, face à une étendue d'eau peu salée, qui ne bougeait presque pas.
......................................
Brégançon ne me livra cependant aucun de ses secrets d'état et d'histoire sur cette plage déserte et, juste à côté, la silhouette du Fort qui aurait pu en dire long ! Je ne consulterais que beaucoup plus tard, la Bibliothèque de Bormes et ses mimosas, pour en savoir davantage à son sujet. C'est au verso de l'une des pages que j'avais appris que le Président François Mittérand n'avait pas beaucoup fréquenté Brégançon, préférant sans doute sa Nièvre familière.

Nous sommes repartis enchantés et rafraîchis, mon homme, moi et ma p'tite voiture aussi. J'étais heureuse d'avoir osé le promener dans son fauteuil roulant jusque dans la mer ! J'en ai encore les larmes aux yeux. Lui, il a oublié !...

* Ceci est une histoire vraie.
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Chantal Noel · il y a
Une histoire vraie touchante.
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Felix CULPA · il y a
Une belle aventure, humaine et romantique ! Je vous invite sur ma Triste Cire !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/triste-cire

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Flore · il y a
Michèle, je n'avais pas lu....
Je te transmets en copié/collé un message de Viviane arrivé sur ma page, mais qui t'es adressé. Bises.
Brocéliande · il y a 10 h
Merci de ces jolis mots, de ta présence...rien n'est vraiment simple ... je t'écrirai plus ce week end ... je suis contente de te lire, je sais que tu as tant de soucis mais je reste toujours un peu là ... une écharpe, tu sais, c'est un noeud comme un truc joli et doux qui tisse les gens ... je suis un rien débordée en ce moment mais je ne t'oublie pas ..... et le silence n'est pas l'oubli, ne t'inquiète pas pour ça ... prends soin de toi .. c'est tout ... bises jolies, ma Michèle

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michel jarrié · il y a
au travers d'un de vos commentaires j'en profite pour m'abonner et, pas plus que vous, je n'irai en Chine.
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michel jarrié · il y a
Votre petite aventure est fort bien décrite avec sincérité et simplicité. J'aime votre écrit-narré? .vous ayant découverte....
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Stéphane Sogsine · il y a
une histoire très touchante. Une tranche de vie racontée simplement, mais pourtant si complexe au fond
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Alice Merveille · il y a
Un bien joli moment passé en ta compagnie Valukhova... on s'était un perdues de vue...
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Elisabeth Marchand · il y a
"Ceci est une histoire vraie" et c'est une bien jolie histoire, agréable à lire et bien écrite. Merci pour ce doux moment de lecture, Valukhova.
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Nilo · il y a
De belles images me reviennent de Bormes-les-Mimosas où nous étions en vacances. Merci pour ce texte empli de gaités et de sensibilités, Valukhova.
Bravo !

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M. Iraje · il y a
Merci pour cette visite de voisinage (signé : un miraJe toulonnais) ...
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Valukhova · il y a
Oh ! toulonnais.... mais alors tu as fait connaissance en vrai de Flore. J'étais venue quelques jours au Château de Cancerilles pour me reposer de ma désolante et riche vie, cependant. C'était au mois de mars, je ne me souviens plus ! L'on peut communiquer en MP parce qu'une fois par an, j'aimerais bien retourner à Toulon où nous passions l'hiver depuis longtemps ! Ben ! du coup, je te fais de grosses bises depuis la Haute Tarentaise où le soleil n'est pas d'aise, ce dimanche !
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