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Une photo de Willy Ronis

Image de Yves Le Gouelan

Yves Le Gouelan

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La feuille souple de la page glisse des doigts, sous l’œil attentif. Là, le blanc et le noir mêlent leurs harmonies au pigment des souvenirs. La scène commence en bas des marches grises d’un escalier, qui débouche avenue Simon Bolivar, Paris, en 1950. Je suis né après et pourtant ma mémoire, mon vécu, s’approprient cette année-là, comme tous ces moments passés, passagers clandestins de nos vies futures, contrebandiers de notre machine à souvenirs. Comme des parfums nostalgiques d’une vie espérée et qui ne sera pas. Sans amertume, car qui échangerait une vie de regrets contre une vie regrettée ?

Le photographe se tient en haut des marches, en surplomb de l’avenue, et de l’autre côté l’œil exercé devine un autre escalier qui plonge dans Paris. Ce côté-ci est vide, sans vie apparente, alors il attend. Forcément quelqu’un va emprunter le passage.

Survient une femme, un enfant dans les bras, la taille forte serrée dans une robe sombre. Il attend encore. Sur le trottoir opposé, il a repéré un type en blouse blanche devant la façade d’un cordonnier. Tout près, dans l’ombre d’un platane aux branches dénudées, un ouvrier perché sur une échelle en bois, travaille sur un des feux tricolores. La composition que le photographe a en tête se met en scène.

A l’instant précis où la femme à la dernière marche pose le pied sur le trottoir, une longue charrette traverse l’avenue, un simple plateau sans ridelles, posé sur de grandes roues pneumatiques et tiré par un cheval blanc. Inattendue. Le photographe appuie sur le déclencheur et le drôle d’assemblage de la scène se fige aussitôt, avec ce curieux attelage, apparu sans prévenir. L’enfant crie-t-il au passage du cheval en le désignant de sa petite main ? Le bruit des sabots sur les pavés parisiens emporte toute clameur. La vie, ici, par surprise, dépose son empreinte sur la pellicule de nos souvenirs.

La femme, l’enfant et la charrette vont bientôt disparaître au tournant de la rue, comme au tournant de nos existences. Intrigué, curieux de connaître leur destinée, je me précipite à leur poursuite dans l’escalier.

Je débouche à pleine vitesse sur le trottoir, le cœur battant comme celui de l’enfant que je fus jadis. Trop tard ? Plus de trace de la mère et de sa progéniture. Et un véhicule utilitaire blanc, avec un plateau à l’arrière, poursuit sa route, tranquillement. Une rumeur s’estompe au loin dans Paris.

L’ouvrier qui travaille sur le feu tricolore est monté sur une nacelle au bout d’un grand bras articulé. La devanture du cordonnier n’est plus. Un immeuble récent a été érigé à sa place. Sur sa façade, une peinture en trompe-l’œil au milieu de laquelle se dresse un cerf triomphant. Drôle d’endroit pour un brame, même fictif. Et sur la gauche l’auvent bleu d’un restaurant grec. Le platane est toujours dressé là et c’est un parfum léger, une respiration aux notes de verdure qui file dans les rues.

Le noir et le blanc se sont estompés, laissant libre cours à la couleur pour me consoler des années passées, insaisissables.

Encore une fois, se plonger dans une photo de Willy Ronis, une de mes photos fétiches, pour raviver le bouillonnement de nos mémoires, avant que la page ne se tourne. Se referme-t-elle vraiment à jamais ?

PRIX

Image de Printemps 2017
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Image de Merlin28
Merlin28 · il y a
Qu'elles soient en noir et blanc ou en couleurs chaque photo est unique et gardienne de souvenirs...
Ancre si le vous en dit allez lire ma balade entre deux mondes au bord de l'eau qui est en finale

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Image de Elena Hristova
Elena Hristova · il y a
une réflexion très intéressante sur la nature de l'acte photographique
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Danièle Nicolas · il y a
Nostalgie et poésie du noir et blanc. . .....la passé toujours présent en nous........
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Guilhaine Chambon · il y a
C'est un beau texte . Que j'ai beaucoup aimé.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Th. de Saint-Val · il y a
On s'y croirait. Et pourtant c'est plein de subjectivité… Donc, subjectivité partagée. Moi, j'étais déjà vivant en 1950. L'enfant, dans les bras de la femme… mais c'est bien sûr !
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Pierre Priet · il y a
Jolie!
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Roxane73 · il y a
Je découvre votre très belle écriture pour cette plongée dans un Paris qui n'est plus. La force de l'évocation est saisissante, comme un re-vécu teinté de nostalgie. Mon vote !
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Image de Thierry Schultz
Thierry Schultz · il y a
On se plonge dans l'identité, l'âme de cette photo, c'est très prenant. Très belle écriture Ancre, mon vote instantané !
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Image de Thara
Thara · il y a
On imagine bien le regard du photographe promener son objectif sur l'avenue et et, ses alentours,
en fermant l'objectif pour en fixer l'image pour la postérité !

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Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
Une très belle écriture, j'aime !
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