Une météo capricieuse

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Une formation littéraire pour l'amour des mots et de la lecture. Un fourmillement et une excitation lorsque je les trouve sur le clavier. Une ébullition dans mon crâne toujours sur le feu. J'écris  [+]

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C'était un temps étrange. Les météorologues en perdaient le nord et les astrologues cherchaient vainement des signes prometteurs. La planète, la nôtre, était tout bonnement asséchée, tarie, réduite à des crevasses, à un sol aride. Une poussière balayée par des rafales de vent incessantes, s'immisçait dans les interstices des maisons où se claquemuraient des habitants effarés par la tournure prise par les événements.
"On n'avait pas prévu que cela irait si vite !"
"Il n'a pas plu depuis près de deux ans maintenant, nos réserves en eau sont si basses qu'on peut en voir le fond".
Les enfants jouaient mollement, essayant de ne pas trop suer et risquer de perdre cette précieuse ressource trop longtemps négligée. Les parents, de même, évitaient de travailler inutilement. Ils effectuaient toutes les tâches du quotidien en mesurant leurs gestes. L'économie était de rigueur, le mot d'ordre :"ralentir" sur toutes les lèvres, pour tenter d'inverser ce mouvement caniculaire et laisser les nuages se reformer.
Seules, les langues des plus anciens continuaient de s'agiter, tout en produisant une salive que certains considéraient comme gaspillée. Nombre d'entre eux voulaient afficher une sérénité parfaite malgré le constat alarmant de sécheresse. Tous les jours sans exception, ils prenaient place sur le banc encore ombragé près de la fontaine sans eau. Ils profitaient de ces moments pour dispenser leurs messages lénifiants.
"Je crois bien sentir comme un odeur de pluie, assurait le premier, un vieillard encore bien vert qui passait pour le meneur du groupe.
-Tu as raison, assurait sa voisine qui lui tenait la main car elle avait toujours eu un faible pour cet homme avisé .
- On croit à tort qu'en vieillissant, nos sens sont moins efficaces. C'est ce que veulent nous faire avaler les jeunes. Moi, je vous le certifie, la pluie n'est plus loin. D'ailleurs, avec ce vent qui souffle moins fort, on va la voir tomber tellement drue et forte qu'elle va en assommer plus d'un, ajoutait le rival du meneur qui, pour ce sujet tout au moins, abondait dans son sens."
Pour finir, le meneur certifiait que la pluie allait se manifester dans le jour, la semaine, voire le mois à venir. Tous étaient rassérénés sur le banc de leurs prédictions. Ils pouvaient alors sombrer dans le sommeil des justes, celui qui accueille celles et ceux qui ont tout fait pour assurer la survie de l'humanité.
Car ils avaient assurément œuvré pour que celle-ci prospère. Ils avaient consommé le plus possible pour assurer une économie rentable. Ils avaient laissé faire les agriculteurs quand ils épandaient et traitaient leurs champs avec des substances qui avaient détruit la biodiversité. Ils n'avaient pas contredit les cours de la Bourse lorsqu'elle pointait en hausse les profits des actionnaires au détriment des petits entrepreneurs qui tentaient de survivre en dehors d'un système inique. Ils avaient voulu le bien-être de leur progéniture en s'imposant des œillères alors que les signes de la catastrophe à venir étaient déjà là. On leur avait promis, non pas la Lune, mais Mars. Beaucoup plus attractive, bien que plus lointaine. Pourquoi se soucier de la santé de notre planète si nous pouvions en coloniser une autre ?
C'était sans compter les risques du voyage intersidéral et le coût qu'il représentait. Il avait fallu sélectionner avec soin les candidats à l'exil. Ils possédaient toutes les qualités de l'humanité réunies. Les enfants qui naîtraient de leurs unions seraient des hommes et des femmes parfaits. On les avait ovationnés comme des héros. Une fois posé le pied sur la planète rouge, les premiers néo-martiens n'émirent plus jamais aucun signe rassurant. On imaginait que la colonie qu'ils avaient fondée était florissante. Avec le temps et les épidémies qui décimaient de plus en plus de personnes sur Terre, on commença à les envier. Certains allèrent même jusqu'à souligner leur manque d'altruisme. Ils tournaient le dos à cette bonne vieille planète qui leur avait permis de rallier ce nouveau monde si désirable. On finit par les oublier alors que les possibilités d'engager une nouvelle expédition devenaient de plus en plus compromises, voire nulles. Alors, on les oublia pour ne plus ressentir l'amertume du regret.
Sur Terre, et précisément dans ce village où les Cassandre prédisaient la venue de la pluie d'une façon imminente et toujours retardée, des disparitions soudaines eurent lieu. Les plus âgés en firent les frais. Les bancs sur lesquels ils avaient leurs habitudes se dépeuplèrent. Les conversations des aînés changèrent. Le sujet de la pluie fut moins souvent évoquée, ils préféraient partager de nouvelles craintes sur leur avenir. Certains d'entre eux renoncèrent même à deviser avec leurs comparses pensant que les ravisseurs les espionnaient. Les vieux se terraient dans leurs maisons où le confort d'un autre temps se délitait. Leurs postes de télévision ne scintillaient plus dans les nuits noires privées d'électricité. L'énergie solaire n'avait pas pu compenser les besoins de la population. Les chasses d'eau étaient muettes. On avait rapidement construit des toilettes sèches et le méthane qu'elles produisaient était bien utile en hiver lorsque quelques rares gelées sévissaient encore. Ils acceptaient à peine les visites de leurs proches. La défiance à l'égard des plus jeunes devint générale. Les vieux, de moins en moins nombreux, se retirèrent sans plus de bruit.
C'est alors que des nuages teintés de rose commencèrent à se former. Ils semblaient s'agglutiner les uns aux autres tels des boules de coton imbibé d'éosine. Ils s'amoncelaient, vibrant dans le ciel déserté depuis si longtemps. Dans les ruelles, la nouvelle se dispersa, elle courait partout et se glissait sous les fenêtres closes, sous les portes cadenassées. "La pluie allait enfin tomber ! ". Des récoltes viendraient. On pourrait de nouveau goûter aux produits de la terre et oublier les accents métalliques des boîtes de conserve. La Terre redeviendrait prospère. Certains vieux décidèrent d'observer ce phénomène. Après tout, ils avaient été les seuls à prédire cette pluie. Ils se massèrent sous le moutonnement naissant. Le meneur était toujours là, il n'avait pas disparu avec les centaines d'autres. Sa main dans celle de son admiratrice de toujours, il leva la tête et huma. Son visage grimaça. Il chuchota à l'oreille de sa compagne :"Ne le répète pas, mais je sens comme une odeur de sang !". Dans les volutes des nuages, il leur sembla voir un court instant les regards et les sourires de leurs compagnons disparus !
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Chateaubriante · il y a
totalement désespérant !
très bien écrit, imaginatif et lu sans accroc
bel ouvrage !

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Yasmine Anonyme · il y a
Très joliment écrie...
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Babomm · il y a
Boum boum. Court, efficace, marquant. Je plussoie d'une pluie de bravo humides.
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Francine Lambert · il y a
Un texte qui se démarque par son originalité : un avenir problématique, pas de crimes mais des disparitions insolites, l'attente d'une pluie improbable, et une chute qui laisse présager un évènement dramatique . . . J'ai vraiment apprécié votre récit Mine, à bientôt !
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Topscher Nelly · il y a
Une originalité bien maîtrisée. Mes voix.
Mon texte vous plaira peut-etre ?

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Florent Paci · il y a
Une histoire engagée avec la malice des anciens au centre. Assez inhabituel !
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AB AB · il y a
Un texte original et bien écrit. On regrette qu'il ne continue pour en savoir plus sur cet avenir (qui sera peut-être le nôtre d'ailleurs). Tous mes votes.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un récit surréaliste . Beaucoup de sujets juxtaposés comme les rêves prémonitoires des anciens , la longue attente de la pluie , ......Le texte dégage une force tranquille .
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Original !
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Claire Bouchet · il y a
Passer après Aurélien ne me semble pas chose facile car il a su exprimer de manière substantielle l'essence même de ce texte. Donc, tout pareil pour moi !