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Une main tendue

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Eddy Bonin

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Les premières lueurs du jour filtrent à peine à travers les persiennes. Ici, nul besoin de réveil. Le froid ne nous laisse pas le temps de nous prélasser. A cinq heures, comme tous les jours, je sens qu'il faut se lever. Les dernières cendres brillent encore dans le fond du poêle, il est temps de raviver le feu. Dehors, les renards aussi sont sur le qui-vive, à la recherche d'une proie facile ou d'un quelconque animal qui se serait pris les pattes dans un piège. Le soleil se lève à peine. La journée va encore être longue. Très longue.
Le thermomètre extérieur affiche – 18° Celsius. Deux degrés de moins qu'hier. J'ai hâte que l'hiver se termine, mais ça n'arrivera pas avant cinq bonnes semaines. A 22 ans, on ne rêve pas d'une telle fatalité. Etre né dans cette île japonaise, balayée continuellement par les vents de Sibérie, n'est pas une sinécure. Je sais pourtant que j'ai de la chance. Je revois encore le jour où le facteur est venu nous apporter cette lettre qui allait changer ma vie. L'école d'ingénieurs de Sapporo se trouve à plus de 120 kilomètres de mon village. Un peu plus de cinquante âmes, en comptant celles du cimetière communal. Même si cela peut paraître cliché, les seuls moyens de locomotion sont le vélo et le pousse-pousse. Ici, personne n'a les moyens de s'offrir une voiture. Privilège réservé aux gens de la ville. Il y a bien cette vieille ligne de chemin de fer, qui passe au Nord du village, à quelques mètres de notre maison. Mais jamais je n'avais vu un train s'aventurer jusqu'à la vieille gare de Shirataki. Ni au-delà. Mon grand-père non plus... Mes parents n'ayant pas les moyens de me payer une chambre en ville en attendant que je gagne correctement ma vie, adieu les rêves de grandes écoles. Je ne serai jamais enseignant. J'allais finir à la scierie, comme tout le monde.
Alors, quand ce courrier de la société ferroviaire est arrivé il y a deux ans, j'ai cru en ma bonne étoile. Je n'imaginais pas qu'un petit article dans le journal local puisse avoir autant de répercussions et d'incidences sur la suite de ma vie.
« Monsieur. La société HNT (Hokkaido National Transport) a pris acte des difficultés de déplacement que rencontre votre fils, afin de trouver du travail dans sa branche. L'article paru dans le Shirataki Tribune a touché l'ensemble de la direction. Après concertation avec le personnel, nous avons décidé de prolonger la ligne quotidiennement, du lundi au vendredi, jusqu'à la gare de Shirataki. Hors vacances scolaires. Les horaires seront les suivants : 5h45 le matin pour le départ et 21h30 pour le retour du soir. Nous comptons sur vous pour honorer cette exception. Veuillez recevoir, Monsieur, l'expression de...etc.».
Voilà pourquoi, ce matin, comme tous les jours, j'attends le train sur le quai de la vieille gare de mon village. Personne pour m'accompagner et faire un bout de chemin avec moi. Tous ont perdu l'espoir d'une vie meilleure. On me regarde comme un extraterrestre. Entre curiosité et étonnement. Au début, cela m'a fortement dérangé, même perturbé. Et je me suis dit que si c'était mon destin, je devais l'accomplir jusqu'au bout et surtout réussir. Dans le cas contraire, les reproches retomberaient sur l'ensemble de ma famille pour les cinq générations à venir. Et peut-être plus...
La HNT avait pris une décision historique. Prolonger une ligne de 35 kilomètres rien que pour un pauvre étudiant sans le sou en quête d'un premier job. Car bien sur, mes parents n'avaient pas plus les moyens de me payer les trajets quotidiens que les charges d'un appartement. Quant à mon salaire, il était bien maigre pour espérer couvrir toutes ces dépenses. Et malgré la perte de temps, la distance et tous les frais que ce détour coûtait à la société, le grand directeur avait décidé de maintenir sa décision et de me dédouaner des frais de route.
Chaque matin, j'ai une pensée pour lui. Je revois le jour de ma première rentrée, comme si c'était hier. A mon grand étonnement, il m'attendait dans le train de 5h45. Aucune cérémonie protocolaire, juste deux hommes qui se serrent la main sur le quai d'une gare. Pendant le voyage, il me raconta les efforts qu'il avait dû faire à mon âge pour imposer son choix de carrière. Ses parents le prédestinaient à reprendre l'affaire familiale. Une usine de transformation d'algues pour produits de cosmétiques. Pas très glamour malgré tout. Lui, il voulait conduire des locomotives. Rejeté par son père, il avait quitté sa famille et trouvé un petit boulot chez un fripier de la banlieue de Tokyo. Logé dans l'arrière-boutique, il avait tenu trois ans. Le temps de mettre quelques économies de côté pour réaliser son rêve. En parallèle, il avait monté un dossier d'inscription pour intégrer une université française qui préparait au métier du transport, aidé par la fille de son patron, qui allait plus tard devenir sa femme.
Il reçut une réponse positive au bout de quelques mois. Le directeur avait été touché par sa lettre de motivation, rédigée dans un français approximatif. Le courrier d'acceptation était accompagné d'un mot très touchant du responsable d'établissement, où il expliquait qu'il prenait le risque de l'intégrer à cette prestigieuse école, sans aucune garantie de réussite, vu les circonstances. La barrière de la langue, la distance qui le séparait de sa famille, le choc culturel et plus que tout, le niveau d'études relativement faible pour ce qui l'attendait. Une bourse exceptionnelle lui fut accordée, mais le directeur risquait sa place s'il ne réussissait pas.
Vingt ans plus tard, il dirige la plus importante entreprise ferroviaire du Japon.
« Proxima estacion : Esperanza ! ». Comme une madeleine de Proust, cette chanson de Manu Chao me suit partout. Ce matin encore, elle m'accompagne. Bercé par le tangage des rails, je ferme les yeux et m'imagine dans quelques années. Peut-être que moi aussi je pourrai tendre la main à quelqu'un. Donner l'envie d'avoir envie. D'exister ! A New York ou Singapour, Paris ou Berlin. Dans dix ans ou plusieurs décennies. Peu importe...

PRIX

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Carine Lejeail · il y a
Un beau récit de transmission, la transmission de la chance, de l'espoir. C'est bien écrit, j'aime beaucoup le décor et cette destinée singulière. On aimerait lire ce genre de texte plus souvent. Merci!
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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Eddy Bonin · il y a
Merci Carine. Vos compliments me touchent :-)
Je n'ai posté que 2 textes, ici. Si le coeur vous en dit, prenez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
Et bravo pour votre journal de guerre. C'est très bien écrit et j'ai tenu jusqu'au bout. Pourtant, j'ai du mal avec les textes aussi long, sur le web. Habituellement je décroche. Pas là. Bonne chance et à bientôt, ici ou ailleurs...

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Anges Addison · il y a
" Donner l'envie d'avoir envie" quel merveilleux projet, bravo Eddy pour ce très beau texte, j'ai adoré !!
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Eddy Bonin · il y a
Merci :-) C'était mon premier texte posé ici. Et comme ça a plu, j'en ai proposé un 2ème qui se retrouve en finale. Je suis plutôt satisfait. Avant je les gardais pour des comités plus restreints. L'expérience est étonnante :-)
Si ça te dit d'aller voir. N'hésite pas à me donner tes impressions, ça m'intéresse ! A bientôt

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Chateaubriante · il y a
humain plus qu'humain !
j'm

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Julia Chevalier · il y a
Votre texte fait du bien!!!
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Eddy Bonin · il y a
Merci beaucoup Julia, c'est le principal :-)
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Marc · il y a
Donner pour donner envie, main tendue pour maintenir 👍
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Eddy Bonin · il y a
C'est exactement ça Marc :-)
Je viens d'aller lire et soutenir "Game over". Extrêmement drôle ! Bravo !
Si vous avez un peu de temps, j'ai un petit voyage surfant au Pays Basque qui vous tend les bras... : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt !

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Marc · il y a
Merci beaucoup Eddy ! Je suis déjà dans le TGV pour votre Basque TTC ! :D
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anonyme · il y a
Oui! Donner l'envie d'exister. Bravo!! J'ai beaucoup appréciée cette TTC et ne regrette pas du tout d'être passée! Bon courage pour la suite! =)
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Thomas Rodriguez · il y a
bravo!
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Henri Girard · il y a
A voté ! Et puis, le train, c'est un peu ma passion...
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Eddy Bonin · il y a
Bonjour à toutes et à tous. Vous qui avez apprécié cette "Main tendue" (ou pas d'ailleurs :-)), je vous invite à lire ma nouvelle "Hôtel du palais". Après le train, un vol d'avion, direction la côte Basque. Vos appréciations et vos votes seront les bienvenus. En lice pour le Grand Prix Printemps 2019. A très vite ! Eddy
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais

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Matthieu Kondryszyn · il y a
Une bonne leçon de la vie. Toujours garder l'esprit guerrier.
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Eddy Bonin · il y a
Merci Matthieu :-)
Après le train et le Japon, l'avion, le surf et la côte Basque : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
Hâte d'avoir votre retour...

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