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Une longue préparation

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Camote

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« Il est indispensable que je sois fin prêt avant de me mettre en route. » dit-il à Thomas, tout en brossant la bougie de sa mob.
Dans sa poche, en permanence à portée de main, un petit dictaphone où il enregistre la liste de tout ce qui lui sera essentiel. Il écoute la liste, l’efface, enregistre une nouvelle.
Dans une boite à chaussure recyclée en « boite à trésor », qu’il cache sous son lit, il collectionne les objets de la liste qu’il parvient peu à peu à se procurer.
Il passe beaucoup de temps à faire son inventaire, ajoute ou supprime le superflu ou l’impossible. Mais du temps, il en a à revendre.
Un canif, une boussole, une pelote de ficelle, un rouleau de gros scotch, de l’aspirine, des pansements et des rustines, de la crème solaire pour son nez et de la graisse pour la chaîne, une lampe torche et des bougies, un vrac de trucs et de bidules pour sa mob et pour lui, une forme d’inventaire à la Prévert, mais sans raton laveur.
Il lui manque quelque chose avant de partir. Il en est persuadé, quelque chose d’important, mais il ne trouve pas quoi. Il remet ainsi son départ aux calendes grecques. Ah la Grèce... Irait-il jusqu’en Grèce ? Sa mobylette tiendrait-il le coup ? Et lui-même ?
Et sans ce « quelque chose » sur lequel il ne parvient pas à mettre de nom il se dit que cela ne tournera pas rond. Des ronds ? Non, depuis de longs mois déjà qu’il ponctionne à chaque occasion un peu de monnaie dans le tiroir de la cuisine... Il en a maintenant assez pour démarrer. Que lui manque-il ?
L’envie ? Certes pas ! Le courage ? Absolument pas ! Mais quoi donc ?
Des cartes ? Non, au sortir de la ferme au bout du chemin il prendra à gauche (pas à droite, c’est une impasse se perdant dans les marais.) puis il suivra la route au gré de ses caprices, des rencontres, du temps qu’il fera. En allant tout droit, il finira bien par arriver quelque part. Non ce n’est pas une carte qui lui fait défaut, mais quoi alors ?
Ce mois-ci il s’est offert une cape. Orange fluo. Une cape qui les recouvrira lui et sa mob par temps de pluie. Et on les verra de loin. C’est une question de prudence. Et à propos de question : que manque-t-il à son équipage ?
Dans la famille on l’écoute parler de son futur voyage, on participe même à ses préparatifs. Un peu moqueur, mais gentil. La boussole, et les deux petites trousses de premiers soins (une pour lui et l’autre pour la mob), c’est à l’occasion d’un noël et d’un anniversaire qu’il les a reçu en cadeau de ses proches. Farfelu peut-être, mais aimé le futur globe-trotter.
Tout le monde parle de ce grand voyage à venir mais personne ne croit qu’il finira par partir. D’où ces gentilles moqueries qui ne l’atteignent plus. Un seul le croit : le petit Thomas, toujours dans ses pattes quand il bricole le moteur de la mob et qui l’écoute de ses yeux ébahis raconter son aventure à venir. : « Un road trip qu’on appelle ça, Thomas. Je vais faire un grand road trip en mobylette... »
Mais chaque mois il retarde son départ. Il ne trouve pas ce qui lui manque. Il cherche mais ne trouve pas.
Puis les hirondelles sont revenues peupler leurs nids dans la grange. Avec ce printemps installé il en a soudain assez d’attendre et se décide enfin à partir. Tant pis pour ce qu’il sent toujours lui manquer sans pouvoir mettre de mot dessus. Il verra bien en route. Il verra. N’est-ce pas cela l’aventure ? Partir sur un coup de tête et se préparer à gérer les impondérables ? Il improvisera.
Il finit donc de boucher ses sacoches et le petit sac sur le porte bagage. Que lui manque-il donc ? Une dernière fois il écoute son dictaphone, efface la liste d’un doigt rageur. « La barbe à la fin ! En route ! »
Il fixe sur le porte bagage la petite valise contenant le sac de couchage, la couverture de survie et la cape de pluie orange. Il est prêt.
Avant de monter sur la mob il glisse sa canne blanche sous le sandow tendu sur la valise.
Thomas, arrive en courant. « Papy, papy, tu as oublié la clé !»
« Ah ! Où avais-je la tête ? L’émotion du départ sans doute, merci mon p’tit, merci. »
L’oubli des clés, c’est juste un moment d’inattention, pas ce « quelque chose qui manque ».
Le vieux ajuste ses lunettes noires et le nez en l’air donne un tour de clé. Le moteur répond au quart de tour. Les hirondelles, sur les poutres se taisent un instant.
Thomas ouvre la porte de la grange en grand. Son vieux papy donne un tour de poignée trop énergique pour son rhumatisme chronique. Il sert les dents sur la douleur, mais ce moteur qui répond est un baume énergisant. Le soleil est au rendez-vous en ce 18 mai.
La mobylette, posée sur les tréteaux n’a toujours pas de roues.

PRIX

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