Une journée un peu spéciale

il y a
3 min
112
lectures
56
Qualifié
Image de 2018
LIBÉRATION !!!

Un nouvel espoir naît. Après 30 ans d'une guerre sans merci, la rébellion triomphe !

Fini le vieil Empire autoritaire, place à la République, en route pour la démocratie.

Sur d'innombrables planètes, les peuples assoiffés boivent enfin le divin nectar de la liberté. Et par milliards, citoyens et androïdes, se tiennent par les bras, par les tentacules ou par ce qu'ils peuvent et défilent en chantant l'antique cri de révolte, « la galactique » :

« Allons enfants des étoiles »

« l'orbite glorieuse s'achève »

« contre nous l'Empire tyrannique... »

La nouvelle traverse la galaxie. Nul ne doit l'ignorer. Jusqu'au plus miteux avant-poste, jusqu'aux planètes de poussière...

Jusqu'à G17-6K, un astéroïde de 6ème classe perdu dans l'obscurité glaciale du système Gori17.

 

Gori17 : aucune planète dans la zone habitable, deux géantes gazeuses inutiles et une myriade d'astéroïdes, de comètes. Un système solaire raté sous la domination d'une étoile variable peu fiable.

Un endroit idéal pour installer ce dont tous les empires ont besoin : UN BAGNE.

 

L'astéroïde pénitentiaire G17-6K à pour seuls avantages d'être loin de n'importe quoi d'autre et d'être assez gros pour que le SNCF (Système Normatif de Contention et de Fixation) y installe un bagne particulièrement dur.

 

Sous l'autorité d'un Saigneur-gardien pervers et désenchanté, contestataires compulsifs, révolutionnaires nés trop tôt, terroristes malchanceux y meurent d'ennui et de privations.

 

Dans les entrailles de G17-6K, un homme est absorbé par le dépannage d'une pompe à mèrdchets. Dans sa jeunesse, Edsel Taunus était l'idéologue et l'inspirateur d'une petite troupe d'activistes. S'inspirant des mythologiques Bolchviks, cette bande de bras cassés avait fini par semer quelques bombinettes sur les établissements de la Police des Mauvaises Idées impériale. L'Empereur n'avait pas apprécié de perdre 351 624 de ses zélés policiers et Edsel avait été condamné à 351 624 fois la perpétuité, preuve du sens de l'humour très spécial de Sa majesté.

Depuis, il accomplissait sa peine sur G17-6K

 

Ce matin là, Edsel Taunus travaillait comme d'habitude. Quand on a 351 624 fois la perpétuité à passer, il faut bien s'occuper.

Un coin de son esprit percevait depuis quelques minutes un bruit inhabituel. Comme une clameur. Que pouvait-il bien arriver ici ? Une révolte ? La dernière fois que les bagnards s'étaient révoltés, le Saigneur-gardien avait fermé l'oxygène quelques minutes. Un millier de prisonniers avait survécu et l'affaire s'était arrêtée là.

C'était une clameur où la peur se mêlait à la joie. Précédant la petite foule de proscrits, on voyait le Saigneur-gardien. Enfin... surtout sa tête, fraîchement coupée et plantée au bout d'une perche.

 

Edsel Taunus se dit que ça allait être une journée un peu spéciale.

 

La nouvelle foudroyante de la chute de l'Empire était enfin parvenue jusqu'à G17-6K et à ses pensionnaires.

Cela avait centuplé leurs forces, mais pas amélioré leur jugeote !

Les révoltés avaient commencé par tuer le Saigneur-gardien, ses adjoints et tous les gars dont la tronche ne leur revenait pas. Ensuite, ils avaient cassé tout ce qui leur tombait sous la main, y compris le centre de contrôle de l'astéroïde et l'usine d'énergie. Les machines arrêtées, la lumière et la pression d'air diminuaient lentement.

Lassés de hurler, étonnés de pouvoir encore respirer, ils s'étaient demandés :

« mais qu'est ce qu'on va faire maintenant ? »

C'était la première réaction un peu sensée de cette bande d'abrutis.

 

Une puissante silhouette dominait l'assemblée : Ours'K, ancien dirigeant de l'Ordre Nouveau Réactionnaire (trois tentatives de coup d'état plutôt sanglantes). Les mutins l'avaient désigné comme leur chef parce qu'il criait le plus fort. Ours'K et ses compagnons étaient enfoncés dans le guano jusqu'aux yeux. Il ne leur restait que quatre à cinq heures d'air. Après... Pschitt.

Il n’y a pas de canots de sauvetage sur un astéroïde.

 

Pendant que les émeutiers finissaient de couper des têtes, Ours'K aperçut Edsel, debout devant sa pompe, l'air égaré.

Malgré sa cécité politique, Edsel passait pour un intellectuel. Il savait réparer les trucs et les machins qui faisaient vivre leur fragile environnement.

Ours'K compris qu' Edsel pourrait peut-être l'aider.

Les deux comparses se retirèrent pour discuter à l'écart. Le vieux Bolchvik et le jeune Néo-fach, union contre nature motivée par la trouille intense qui agitait leurs entrailles.

 

Par ses fonctions, Edsel pouvait mettre son nez un peu partout. Il avait ce matin assisté à l'arrivée d'un vaisseau de ravitaillement. L'engin devait toujours être docké au sas 121 avec son équipage robotique.

Il suffisait de récupérer un badge sur l'un des corps de gardiens qui jonchaient les couloirs.

 

« ya quand même un problème », dit Edsel

« Mouarrfff ? » grogna Ours'K

« c'est une petite navette automatique. Pas prévue pour les passagers. Au mieux y aura de la place pour deux, pas plus ».

« on est deux. Ça marche »

« mais... et les autres, nos compagnons de lutte ? »

« quels autres ? »

le regard d'Ours'K fit comprendre à Edsel que ce n'était pas le moment de la minute de solidarité.

 

Moins d'une heure plus tard, les deux clampins s'installaient. L'essoufflement se faisait déjà sentir. Contrairement à l'habitude, l'engin était vide. Normalement il aurait dû transporter les déchets du pénitencier. Sans doute que personne n'avait eu le temps de les charger.

La navette décolla, infligeant à ses passagers clandestins une charge de 10 g. Puis la pesanteur s'effaça. Ils étaient en route vers la base logistique. Une fois arrivés là bas, ils seraient sûrement accueillis comme des héros...

 

Pressés, fatigués, ils n'avaient pas remarqué l'avis affiché dans le sas d'entrée de la navette :

 

« ATTENTION 

Ne pas recharger de cargaison.

Cette navette X15 est réformée

et s’autodétruira après son départ de G17-6K »

 

Cette journée promettait vraiment d'être un peu spéciale.

 

56

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,