Une journée ordinaire

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Il est cinq heures du matin.

Elle n'arrive pas à ouvrir les yeux.

Ses paupières sont lourdes et enfiévrées par le poids d'une existence où tous les démons semblent s'être donné rendez-vous.

Son corps meurtri, endolori est si engourdi qu'elle tressaille à l'idée de ne pas pouvoir le bouger, en disposer.

Et pourtant, il faut qu'elle se lève... qu'elle se lève !

L'effort est au-delà de ses forces.

Elle se surprend toutefois à se débarbouiller à la hâte d'un reste d'eau croupie.

Elle frisonne en enfilant son sari.

Il ronfle ; surtout ne pas le réveiller !

Ivre comme il l'était hier soir, il paraît peu probable qu'il l'entende, mais elle a tellement peur de lui qu'elle s'impose la plus grande prudence.

Il va cuver jusqu'à cet après-midi, pense-t-elle, et dès qu'il se réveillera, il cherchera cet alcool que son sang réclame comme cet air nauséabond qu'elle respire à présent par petites goulées retenues.

Surtout ne pas le réveiller !

Un ersatz de thé tépide, et elle se retrouve dans les ruelles de cette ville de pauvres au milieu de la ville.

Elle est née dans un taudis né de ce camp, ce grand nulle part qui grouille d'existences sans hier, sans aujourd'hui, sans demain, où les vies se ressemblent au point de se confondre, de devenir, s'il le faut, interchangeables.

Son pas est léger, pressé, assuré ; cette jungle, c'est son territoire, elle peut s'y frayer un chemin les yeux fermés.

Elle se hâte pour arriver à l'heure à l'usine.

L'usine, c'est ainsi qu'on l'appelle par ici.

Sept heures moins dix.

Elle retrouve sa place parmi ces autres qui lui ressemblent.

Ses mains se remettent à exécuter les mêmes gestes que ceux de la veille, que ceux qu'elle faisait il y a un an... et sa mémoire se perd.

Elles sont toutes concentrées sur leur tâche, et pas une ne lève la tête ; pas une ne quitte un instant des yeux le précieux ouvrage.

Pas une ne dit un mot.

Seul le silence est de mise ici, le silence et ces mains qui répètent inlassablement le même geste.

Elles commencent le travail à sept heures et ne quittent l'usine qu'à vingt heures, dès que les mains de celles de nuit ont remplacé les leurs, épuisées et moins prodigues.

Elles ont une pause de vingt minutes pour avaler un maigre repas et boire un peu de thé, et il leur est interdit de quitter leur poste de travail pour aller faire pipi.

Alors, lorsqu'elles sortent de l'usine, on les voit s'accroupir près du champ voisin pour libérer leur vessie à l'agonie.

Ce soir, elle a eu un jet violent, s'est relevée et a pris le chemin très fréquenté d'un quartier de la ville.

Elle s'est arrêtée près d'une masure aux murs chaulés, a frappé à la porte.

La patronne lui a ouvert.

— Dépêche-toi, lui a dit la virago bouffie, il y en a quatre qui s'impatientent... Va te laver !

Elle s'est exécutée, s'est maquillée et est allée s'allonger sur ce vieux lit dont elle ne sent même plus les odeurs à force de...

Ils l'ont montée comme on le fait avec une jeune pouliche.

Ils l'ont prise en ahanant de leur haleine fétide.

Les yeux fermés, elle prie Shiva qu'ils ne l'engrossent pas. Elle pense au temple tout près d'ici où des femmes stériles viennent se prosterner devant un impressionnant lingam*, dans l'espoir de connaître bientôt les joies de l'enfantement.

Pas elle, non... !

Que dirait l'autre à la maison si son ventre... ?

Elle a terminé à vingt trois heures, est passée dans une épicerie, et avec les quelques roupies de ses quatre passes, elle lui a acheté de l'alcool et fait quelques provisions, puis elle a repris le chemin de sa ville.

Elle est entrée chez elle.

Il était là, les yeux injectés de sang et le corps qui trémulait.

— Tu les as ? lui a-t-il demandé d'une voix qui ne cessera jamais de la terrifier.

Elle lui a donné l'alcool.

Ça l'a calmé.

— Le reste de l'argent, a-t-il asséné.

Elle a posé les roupies restantes près du réchaud.

Il a compté.

— Salope, tu en as gardé pour toi !!!

— Non ! Non !!!

Il l'a frappée, puis il s'est saoulé.

Elle ne sait plus si elle a mangé avant de se coucher.

Son corps fourbu ploie sous la lassitude.

Amala range à présent le précieux cahier et le crayon offerts par une religieuse. Une heure tous les soirs. Bientôt elle saura lire et écrire... Et alors... Elle ferme les yeux en souriant.

Elle ne se souvient plus si c'est ce mois-ci ou le mois prochain qu'elle va avoir dix ans.

__

* Lingam : symbole phallique du dieu Shiva dont le culte est lié à l'idée de fécondité et de puissance créatrice.

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