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Bartho Lomé

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Ylusse s’en revenait la queue entre les jambes d’une guerre lointaine, où lui et ses potes hellènes s’étaient pris une branlée magistrale. En d’autres temps, on aurait dit une déculottée, mais à l’époque épique d’Ylusse, la culotte n’avait pas été inventée, et il portait donc une jupette, fort seyante au demeurant. Elle était par ailleurs très pratique, car la brise s’y glissait souvent et lui caressait les bijoux, le slip kangourou n’ayant pas non plus été mis au point (l’Australie était totalement hors de portée de ces navigateurs peu chevronnés). Il voguait donc, toutes voiles dehors par vent arrière — de fait, le foc n’ayant pas non plus été découvert, il était difficile de louvoyer. Il faut dire que beaucoup de choses n’avaient pas été inventées en ces temps-là, et je cesserai donc dorénavant d’en faire la remarque, sinon le récit nous mènerait trop loin, en tout cas bien plus loin que là où Ylusse et ses compagnons s’étaient rendus... puisqu’il faut bien le reconnaître : ils étaient paumés ! En effet, la boussole n’avait pas été inventée et... pardon, c’est vrai j’avais promis, j’arrête.
Notre héros peinait donc à rejoindre son sweet home. Le vent était maintenant tombé et il était sérieusement en galère, il ne lui restait donc plus qu’à ramer. Enfin... ses marins, car lui tout de même était capitaine, et de plus peu enclin à l’effort !
Il rêvassait nonchalamment accoudé au bastingage, quand son œil fut attiré par une forme à bâbord qui évoquait un être humain. Loin de toute terre, cela était étonnant. S’agissait-il d’un naufragé miraculeusement rescapé ? Peu probable, les chavirages par calme plat étaient peu courants ! La forme se rapprocha et là Ylusse eut un choc : c’était une femme ! Celle-ci était d’une beauté à couper le souffle. Elle n’avait aucunement l’air épuisée et ne semblait souffrir d’aucun mal. Bien au contraire, elle affichait un sourire énigmatique qui le toucha profondément. La loi de la mer voulait que l’on recueille tout naufragé, et cela tombait bien, car Ylusse, qui avait une libido plutôt exigeante, était un peu frustré depuis la chute du vent, ses marins, assis aux bancs de rame, étant, de fait, indisponibles.
Il offrit donc à la belle de monter à bord, ce qu’elle accepta volontiers. Ylusse étant loin d’être laid, elle n’aurait pas négligé un petit câlin, d’autant qu’elle nageait seule depuis un sacré bail. Il lui tendit son bras puissant et la souleva sans effort. Une fois la dame sur le pont, il fut fort dépité, car celle-ci, à la place des jambes, avait une affreuse queue de poisson, avec tous ses attributs — écailles et odeur comprises ! C’était un monstre, une abomination, une mauvaise farce des dieux. Pour la galipette, c’était râpé ! Ylusse, bon gars, s’abstint toutefois de faire la moindre remarque désobligeante, car sa maman l’avait bien éduqué. Il accueillit donc la... « chose » avec un minimum de chaleur, d’autant plus qu’il était, malgré sa déception, toujours un peu sous le charme de son sourire plein de mystère. Les présentations furent faites : elle s’appelait Monalisa Sirène. Ylusse (qui lui, n’avait pas de nom de famille) trouva le patronyme étrange, mais il n’était plus à cela près — à l’époque l’étrange était plus courant que de nos jours !
Une fois les premiers émois passés, il trouva très vite la compagnie de Mona fort ennuyeuse. Elle manquait singulièrement de conversation et son petit sourire commençait sérieusement à l’exaspérer. Il prétexta un travail de couture en cours pour s’éclipser, et la planta là.
Il se trouvait parmi les marins un certain Marius, d’origine phocéenne. Celui-ci avait la fâcheuse habitude de raconter des histoires que lui seul trouvait drôles. Plus personne à bord n’y prêtait attention, mais il continuait comme par sacerdoce. Monalisa l’écoutait, sourire aux lèvres quand soudain elle éclata de rire. C’était un horrible rire d’une puissance hallucinante, un couinement grinçant avec des trilles dissonants, un vagissement insupportable. Trois hommes eurent le tympan percé. D’autres saignaient du nez, mais la plupart s’évanouirent. Ylusse qui voulait se reposer tranquillement avait l’habitude de mettre dans ses oreilles des mies de pain roulées en boule, afin de s’épargner les sempiternelles histoires de Marius. Ce qui le sauva. L’équipage et le navire étaient en grand danger, il agit donc promptement et n’écoutant que son seul courage (puisqu’il avait les oreilles bouchées) se rua sur Mona et la rejeta fissa à la baille, sans plus de manières. Mona vexée jura que jamais plus elle n’accepterait de fréquenter de bi-pèdes et disparut d’un coup de nageoire. Une brise se leva, et un bon petit vent poussa le navire vers de nouvelles aventures...

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Chateaubriante · il y a
je viens de lire qu'Ulysse succomba au chant des sirènes tandis que tout son équipage avait les oreilles bouchées

pour Ylusse, ce fut évidemment le contraire
cette histoire de queue est fort bien imaginée et pleine d'humour (le sourire de Monalisa qui couine, Ylusse à la libido exigeante et foule de petits détails croustillants)
la narration très fluide
merci

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Bartho Lomé · il y a
merci à vous :)
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Denys de Jovilliers · il y a
Une façon amusante de revisiter de grands classiques !
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Bartho Lomé · il y a
Merci pas presque :)
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THIERRY VION · il y a
Ylusse été dommage de ne pas voter pour ce petit récit historique (presque) et tellement humoristique (pas presque) + 5
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Bartho Lomé · il y a
Merci, quant à votre poésie... il ressort que je lui ai donné mes voix il y a trois jours :)
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Zouzou · il y a
Haha..un mélange des genres fort savoureux...mes voix
En lice poésie, Au bon ressort, sivous aimez

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Bartho Lomé · il y a
Merci à vous.:)
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Frédéric Bernard · il y a
J'aime bien cette réécriture parodique d'un personnage illustre / Ylusse-tre. On retrouve les grands éléments du mythe mais complétements désacralisés^^
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michel jarrié · il y a
L'humour déjanté, on ne peut que ça vous raie ! Et ce rire de la sirène !..pin-pon pin-pon pin-pon .
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