Une femme peintre lors de la préhistoire

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Image de Été 2020

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Un jour, on invita une professeure spécialiste en art préhistorique dans notre école. Elle illustrait son cours de manière un peu particulière sous la forme d’une initiation à la peinture dans les cavernes. Il aurait fallu nous voir à l’œuvre dans ce bunker délabré ! Une classe exclusivement composée de jeunes femmes qui témoignaient de leur présence éphémère à l’aide de pigments reconstitués. Nous avions la liberté de faire ce qu’on voulait à condition de représenter des figures chères à nos ancêtres de la Préhistoire. J’étais fascinée par la réalisation d’une grande fresque collective alors que nous n’étions même pas face à des œuvres originales. Comme si nos mains faisaient se dérouler devant nos yeux des pages et des pages d’histoire. Nous allions de la Préhistoire en passant par la Seconde Guerre mondiale, qui a vu naître le bunker, jusqu’à aujourd’hui. Mais, au fond, je recherchais autre chose dans ces peintures. Un geste qui me permettrait de mettre en forme le monde d’aujourd’hui et les inquiétudes de demain. Un geste qui prendrait appui sur les techniques du passé capables de donner une vie et une épaisseur à des bisons et des mammouths. Un geste qui ramènerait l’homme à son état d’homme sauvage, d’homme nomade, d’homme mortel, d’homme dévoué à laisser une trace de son passage sur terre.

Elle le faisait, ce geste. Dans la rue, sous un pont, entre les poubelles. La casquette sur la tête, les baskets aux pieds, la bombe aérosol à la main. Je ne la connaissais pas et pourtant, pour son geste, je l’aimais déjà. Je pensais à Vingt-quatre heures de la vie d’une femme de Stefan Zweig, au moment où la passion était née à la vue des mouvements d’une main. La même chose se passait. Mes yeux osèrent se promener le long de sa nuque, glissèrent au contact de ses épaules en sueur et chatouillèrent ses aisselles saupoudrées de quelques poils noirs. J’étais si peu concentrée sur la réalisation du graffiti, qu’elle m’aurait demandé ce que j’en pensais, je n’aurais pas su quoi répondre ! Elle suspendit son geste, le temps de reprendre son souffle et d’observer le travail accompli. Puis, elle attrapa une autre bombe et écrivit en grandes lettres rouges : « Qui es-tu ? ». Je fis mine de me retourner mais compris qu’elle s’adressait à moi. A peine sortie de mes rêveries, je me saisis d’une bombe, en aspergeai mes mains et les collai sur le mur à côté de sa question en guise de réponse. Elle se retourna, me fixa de ses yeux verts et me dit en rigolant : « C’est pas comme ça que ça marche, tu verras, je t’apprendrai. » Nous nous étions rencontrées comme ça.

Alors, la vie avec elle et le street art avait commencé. C’était plus pareil depuis le choc entre nos deux mondes qui s’opposaient. Elle était du genre farouche, solitaire et avait quitté les bancs de la fac pour se consacrer à sa passion. J’étais sociable, entourée et faisais passer avant tout le reste mes études. Et surtout, surtout, elle rêvait d’avoir une vie de nomade tandis que moi ne pouvais supporter sortir de ma zone de confort. Bref, on pouvait dire que c’était mal barré. Et pourtant, on avait toutes les deux cette même envie de créer. C’est ça qui avait gagné. Mais bon, tout ça pour finalement m’embarquer dans un « tour du graffiti » comme elle disait ! Mais bizarrement, tout mon côté casanier avait disparu pendant cette année très féconde et riche en rencontres. Bon, quand même, je devais prendre sur moi au début, quand on dormait sous une tente à côté d’un supermarché puis à la belle étoile dans un skate-park. Puis, toutes mes craintes et crispations se sont évanouies au profit d’une belle complicité. Bien sûr, elle m’apprenait à graffer comme promis. Je me prenais au jeu en décorant les murs qui nous abritaient pour se rappeler qu’on était passées par là, qu’on s’était aimées là. Je me surprenais parfois à dessiner des mammouths et des bisons et elle me disait que c’était « stylé ».

La fin de notre périple approchait et je sentais qu’il fallait le clôturer de la meilleure des manières. J’avais été une élève tellement appliquée que je voulais lui montrer de quoi j’étais capable. L’idée me trottait dans la tête depuis un certain temps. Je lui demandais si elle voulait poser pour moi. Au début, elle faisait la moue : « Pourquoi revenir au portrait alors que je t’ai fait casser toutes idées préconçues sur l’art ? ». Puis, elle finit par accepter, comprenant que ça me tenait à cœur de mettre en œuvre ce projet. Par un heureux hasard, nous trouvâmes une grotte, le lieu parfait ! Je m’attelais aussitôt au travail. Au bout de deux longues heures de concentration, c’était terminé, enfin. Elle étira son dos et recula pour regarder le résultat. Elle fut prise d’un léger frisson (la fraîcheur ou l’émotion ?), murmura : « C’est tout moi » et me prit la main. Je l’avais peinte en femme des cavernes parant le mur d’ocre et de noir, tandis qu’on me voyait, moi, en train d’essayer de saisir son geste, ce geste, devant mon chevalet. Représenter le sauvage et le conventionnel, le passé et le présent, le temporaire et le statique, elle et moi.

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Références :
Max Berlin, Elle et Moi (Joakim remix)
Stefan Zweig, Vingt-quatre heures de la vie d’une femme

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