Une douloureuse vérité

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Je suis une grande lectrice depuis l'adolescence grâce au réalisme de l'oeuvre d'Émile Zola. Passionnée par les romans historiques et notamment la Renaissance italienne je m'adonne volontiers  [+]

« Ayons le cœur fier, mais l’esprit humble »
Anne Barratin, De toutes les paroisses (1913)

Cinq heures de route pour m’interroger sur la raison de ce séjour. Des mois que je ne l’ai pas vue et elle ne m’a pas manquée. je suis insensible à son égard et ça m’effraie. Elle a tant donné de temps et d’énergie pour ma guérison suite à cette terrible malformation de naissance. Pourtant, elle n’a pas hésité à me culpabiliser, une fois adulte, pour ces nombreuses années où elle a du mettre sa vie entre parenthèses. Déjà, ce n’était plus elle, sa vraie personnalité s’était révélée. Comment ai-je pu être aussi aveugle, ne pas voir l’évidence ? Quand j’ai enfin ouvert les yeux, ils n’ont pas aimé.

Se croire supérieure à cause d’un mariage respectable l’ayant propulsée de son modeste milieu ouvrier à un univers bourgeois. Se considérer enviée grâce à la réussite professionnelle d’un mari, bardé de diplômes, lui ayant assurée une honorable position financière. S’imaginer valorisée par la future réussite de son enfant qu’elle a souhaité ambitieuse et blessée dans sa fierté par son choix de carrière indigne de sa condition sociale.
Femme au foyer, elle a profité d’une liberté sans limites, bénie de la pleine confiance de son époux qui lui a voué un véritable amour. Un être humble, courageux, généreux, tout le contraire d’elle. Je l’ai profondément aimé pour toutes ses qualités, mais surtout pour la merveilleuse complicité qui nous a uni et qu’elle a jalousée. Il a été exemplaire, ne s’est jamais plaint malgré une maladie l’ayant rendu malvoyant, forçant l’admiration. Dépendant, elle l’a considéré comme un fardeau qui est venu bouleverser son quotidien tranquille et l’a effacée. Elle s’est vantée de l’avoir assisté jusqu’au bout. Quel mérite d’avoir endossé un rôle si naturel entre époux et d’autant plus reconnaissant au regard de la condition de vie confortable qu’il lui a offert ? De son vivant, il a eu de nombreux amis qui l’ont apprécié, s’accommodant de cette femme sans intérêt, par respect. Après son décès, ils ont disparu, la plongeant dans un isolement pesant.

Dans la stricte tradition de son éducation, elle a été une mère présente, affectueuse, protectrice, et une épouse aimante, attentionnée, serviable. Exerçant son art de recevoir sans distinction et portant même assistance à de simples voisins, ne courant après aucun besoin de gratitude apparent. Avec du recul, déjà dans le but d’être complimentée sur ses inégalables aptitudes d’hôtesse ou pour être redevable, constamment obsédée par cette manie maladive de s’imposer. Rien que pour exister.
Fidèle à son égoïsme, elle est une grand-mère absente, indifférente, se rappelant l’existence de ses petits enfants dans ses rares moments de solitude autorisés par son agenda, uniquement pour paraitre et ne pas ternir son image de femme parfaite. Habile calculatrice, s’inventant à plusieurs reprises des pathologies imaginaires et se persuadant d’en être atteinte, afin de déroger à la corvée des vacances scolaires. Comme les amis, les petits enfants se sont éloignés.

Je m’oblige à ne pas lui en vouloir, je m’efforce de contenir mes réactions et mes paroles, par décence. Il m’est douloureux de l’observer dans ce qu’elle a de plus détestable. Il m’est insupportable de constater que les valeurs que je défends, celles qui me rendent honteuse de ce qu’elle est devenue, sont celles qu’elle m’a inculquées. En fait, elle a toujours dissimulé sa vraie nature, manipulant son entourage en utilisant astucieusement l’attraction exercée par mon père, souffrant aujourd’hui d’un sentiment d’abandon dont elle refuse encore d’être la seule coupable. Peu de personnes la connaissent vraiment et beaucoup pensent que je suis à l’origine de sa tristesse. Peu m’importe leur avis, qu’ils s’étouffent avec leur naïveté.

Un dernier virage et j’aperçois la maison blanche aux volets verts. Elle est dans le jardin et m’accueille avec soulagement, plus heureuse d’avoir une compagnie que par compassion pour ma fatigue. Rien n’a changé depuis mon dernier passage éclair il y a presque un an. Toujours égale à elle-même, comme sa conversation, centrée sur son nombril. Finalement si prévisible.

Papa, tu me manques tant.
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