Une dernière nuit

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Si vous aviez le pouvoir de vivre un jour de plus avant votre mort, le prendriez-vous ? Que feriez-vous de 24 heures supplémentaires dans votre vie, quand vous en avez déjà vécu des centaines ? L'humain est par nature gourmand ; je pense que la majorité de nous accepterait un sursis.

Médecin à l'hôpital , j'étais quotidiennement confronté à la mort : je l'évitais, la rendait moins douloureuse, la combattait, l'annonçait. Alors les questions autour de ce sujet me taraudaient souvent.
Si je devais répondre, je dirais que j'utiliserais cette journée en plus pour visiter tous mes proches, les personnes les plus importantes pour moi. Je leur répéterais à quel point je les aime. Je partagerais un dernier repas en compagnie de ma femme et de mon fils. Je contemplerais le nez de ma femme, qui tressaute quand elle mâche ; je taquinerais mon fils qui compartimente toujours son assiette en triant les aliments. Je me délecterais d'un bon gâteau au chocolat confectionné par mes soins, moi qui ne prends jamais le temps de cuisiner pour ceux qui m'entourent.
Je profiterais de la nature, je prendrais le temps de respirer l'air pur. Je me rechargerais en vitamine D si je meurs en été ; je me relaxerais au son du chant des oiseaux et à la vision des arbres en fleurs si je meurs au printemps ; je me débarrasserais de tous mes regrets et mauvais souvenirs lors d'un footing où le froid me mordrait la peau si je meurs en hiver ; si je meurs en automne, j'affronterais la pluie pour me frayer un chemin à travers les feuilles jaunies et j'imprimerais au fond de mon cœur l'image de cette nature morte, mais qui, au contraire du commun des mortels, renaîtrait.
Je dépenserais mon argent pour me faire plaisir et faire plaisir. Bien sûr, je n'oublierais pas mon père : il a toujours insinué que le jour où il posséderait une montre Rolex, il saurait alors qu'il aurait réussi sa vie.
Je me garderais un petit moment de solitude, pour prendre du recul sur mes ambitions et accomplissements. Je mettrais ainsi à jour ma liste de mes objectifs de ma vie et pourrais conclure de l'utilité de mon existence. Je m'assiérais un instant pour relire un chapitre de mon livre préféré et apprécier chacun des mots, chacune des phrases, car ce serait réellement les derniers que j'aurais l'occasion d'apprécier.
Je boirais un dernier café à la cafet' de l'hôpital, un café infect mais précieux, pourvu qu'il soit partagé avec mes collègues de toujours.
Je trinquerais une dernière fois avec mes amis et découperais un dernier saucisson. Martin se jetterait dessus, comme à son habitude, Juliette s'appliquerait à enlever la peau, Sami en profiterait pour se vider le bol de cacahuètes à lui tout seul.
Moi qui n'ai jamais eu le temps de border mon fils quand il était enfant, je l'embrasserais pour lui souhaiter bonne nuit et je l'observerais sombrer dans le royaume des rêves. J'enlacerais ma femme, assez fort pour la remercier des années passées à ses côtés.
Tout le monde sait que la réalité diffère de mille façons des suppositions. Cette réponse n'était évidemment restée qu'hypothétique, jusqu'au jour où...

Injoignable depuis quelques heures, on m'avait retrouvé à l'aube au pied d'un immeuble, inconscient, baignant dans mon sang. Transporté d'urgence à l'hôpital, j'étais dans un état critique, hésitant entre la vie et la mort. Ma femme était arrivée, marquée des inquiétudes de la nuit, mais plus encore par la confirmation de ses craintes.
Elle était maintenant à mon chevet, tandis que j'étais allité aux soins intensifs. Défiguré, le corps tuméfié, mes organes reliés à des machines bruyantes et imposantes, la question se posait dorénavant à moi : tentais-je de me réveiller quelques heures, ou décidais-je de partir sans aucun adieu ?
Il était tentant de me plonger une dernière fois dans le regard de ma femme, de caresser une ultime fois le visage de mon fils. Pourtant, n'étais-ce pas l'essence même de la vie que de mourir un jour ? Ne devrions-nous pas chaque jour communiquer de diverses manières nos sentiments aux personnes chères à nos cœurs ? Ne devrions-nous pas vivre chaque jour comme si c'était le dernier, profiter de chaque instant et s'évertuer à en apprendre toujours davantage pour enrichir notre existence ?
Fort de ses constations, mais affaibli, je pris une terrible mais nécessaire décision. J'avais vécu. Je n'avais aucun regret. Quelle chance d'ailleurs d'avoir l'occasion de partir en paix !
Et alors que je lâchai prise, que le moniteur s'emballait, que l'équipe soignante s'affairait autour de moi, je me fis la réflexion que finalement, je n'avais jamais aimé les au revoir.
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