Une chouette nuit

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Né en Espagne, venu en France enfant, parti en 2005 en Nouvelle-Calédonie d’où je suis rentré en 2018. Depuis ma jeunesse, j’écris. Le grand déclic a eu lieu suite à la suite de la lecture  [+]

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Nous avions moins de trente-trois ans à nous deux ; amoureux comme on peut l’être quand on n’est plus des enfants et pas encore des adultes. Le monde qui s’offrait à nous ne nous convenait pas toujours, et plutôt que de le remettre en chantier à nous seuls, nous préférions louvoyer, y ménager des havres dérobés, des rêves déraisonnables et avortés de fugues vers l’Inde. Époque de baisers furtifs derrière les frondaisons qui cachaient des cascades urbaines, de caresses timides se donnant l’air de défier une foule anonyme, étreintes gênées et insatisfaites en guettant la minuterie de l’allée et le moment de se quitter. Parfois, des circonstances bénies étiraient le temps et nous laissaient seuls au monde. Comme ce week-end-là.
Les parents de Fabienne lui avaient laissé l’usage de leur maison de campagne, elle m’avait convié à profiter de l’aubaine. Un week-end à nous, notre premier. C’est dire si j’étais dans tous mes états, je n’ai même pas le souvenir de ce que j’ai raconté alors à mes parents pour m’absenter deux jours d’affilée. Ma copine Mireille, dont les parents avaient quelques moutons dans le coin, avait dû être complice.
La maison se tenait, vaste mais discrète demeure de pierre joliment restaurée, au fond du terrain, proche du ruisseau, très anglaise dans ses abords sans haies ni barrières ; le temps un peu gris confortait cette impression. La pièce principale était d’un seul tenant, tout en carrelages et boiseries sobres. C’est ainsi que je me la rappelle du moins. Un escalier de bonne taille et dépourvu de garde-corps menait à l’étage, aux chambres, au grenier. Ce dont je me souviens en détail, c’est qu’au bas de cet escalier, qui faisait presque face à l’entrée principale, on donnait à droite dans une cuisine sans porte ni cloison, puis aux toilettes. Cette maison - mais je n’ai bien sûr pensé cela qu’après coup - était comme une revanche sur le logement forcément trop petit qu’occupaient les parents de Fabienne à Lyon dans le quartier de Perrache, avec leurs trois enfants, et comme un pied de nez à la vie qui les avait amenés des espaces lumineux de Marrakech vers cette ville plus grise. Je n’ai vu cette maison de campagne que lors d’un week-end à demi pluvieux, mais je l’ai imaginée ensuite sous le soleil et emplie de la vie bruyante de la famille et des amis. C’est dans ces moments qu’on se surprend à jalouser un peu la vie des autres.
Je passe sur le récit de l’emploi du temps de notre vendredi soir, j’ai peur qu’avec le recul et pour tout autre que moi il soit banal à mourir ; plein d’émois, de fous rires, de baisers tous les trois mètres. La nuit venue, après l’extinction des dernières braises dans la cheminée, nous gagnâmes la chambre à l’étage.
Quelle heure était-il, je ne saurais le dire, quand un besoin pressant me fit m’éveiller. Il faisait nuit noire, sans lune, sans une étoile. Les fenêtres, pourtant sans rideaux, ne laissaient filtrer aucune lumière. J’avais - j’ai toujours - facilité à me déplacer dans l’obscurité, mes repères visuels deviennent tactiles. Mais là, j’étais en terre inconnue. Le sol carrelé, froid à mes pieds, rendait pressante mon incursion au rez-de-chaussée. J’empruntai l’escalier que je savais sans rambarde en me tenant prudemment collé contre le mur à ma droite. C’est à mi-chemin que cela se produisit.
À hauteur de ma tête, côté mur, sans que rien n’en soit le signe avant-coureur, quelqu’un brusquement m’interpella : « Pst ! » En écrivant cela, près de cinquante ans plus tard, les poils se dressent encore sur ma nuque. Ce qui s’ensuivit ne fit l’objet d’aucun acte conscient, d’aucune réflexion, d’aucune décision. Le corps seul, guidé par ses hormones, aiguillonné par l’adrénaline, s’occupa de tout. Ce n’est qu’une fois conscient de ma présence devant l’évier massif que j’avais failli percuter et que je cramponnais à deux mains, le cœur prêt à déchirer ma poitrine tellement il tapait fort, que peu à peu je récupérai.
Et en récupérant, je réalisai ma trajectoire : le saut m’avait amené, volant au-dessus des marches, quatre à cinq mètres plus bas, aussi sûrement qu’un faucon bondissant sur sa proie. Mais là, la proie c’était moi. J’étais à la merci de je ne sais quel prédateur qui n’allait pas manquer, dans les secondes à venir, à fondre sur moi. Cet état de panique ne dura que le temps de réaliser que ma réception pieds nus sur le carrelage commençait à être douloureuse et que nul succube ne surgissait des ténèbres.
J’ai omis de préciser que bien sûr, comme mes pieds, j’étais entièrement nu. On n’imagine pas à quel point le citadin a besoin de ses vêtements, et pas seulement pour se préserver des intempéries et de la concupiscence. Nu, dans ces moments-là, on se sent encore plus vulnérable. C’est en recouvrant peu à peu mes esprits que je retrouvai ma raison, et que l’explication de ce que je venais de vivre fit son chemin et me rasséréna.
Dans la journée, Fabienne m’avait parlé d’un hôte, un habitué de la maison, qui s’y promenait la semaine lorsque celle-ci était inoccupée et débarrassait les humains des importuns, rongeurs et autres petits chapardeurs. C’était lui que j’avais dérangé et qui m’avait interpellé dans ma marche nocturne.
La demeure abritait… une chouette effraie. Comme elle porta bien son nom cette nuit-là ! Je ne lui en ai jamais voulu, car à l’émotion de me retrouver pour la première fois deux jours de suite avec mon amoureuse, s’était ajoutée celle de cette frayeur, et je pense, puisque j’en suis encore à ce jour tout empreint, que cela ajouta à mon plaisir.
Merci à toi, amie de Jérôme Bosch, si mal aimée parfois et si souvent clouée par superstition sur la porte des granges, et à qui je dois ce souvenir ému d’une jeunesse maintenant enfuie.

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