Une blessure ancrée

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Des maux, des mots, des envies, des désirs, des sentiments, en fait je ne suis qu'une fée qui aime partager ;-)  [+]

Ah la fameuse ombre d'un flamboyant, que j'avais cherché toute la journée, en plein milieu de cette place.
Car oui il y en a beaucoup de ces arbres mais mal situé, en bord de route ou chez les particuliers.
Et je ne sais pour quelle raison, je cristallise tant de haine et de méfiance chez un peuple que l'on dit accueillant au possible. Je suis un simple métropolitain en vacances, certes je suis grand, blanc, assez présomptueux malgré mon sac à dos. Mais je pense que tout vient de mon tatouage : des chaînes libérées sur mes poignets... Dans un pays où l'esclavage est encore présent dans toutes les mémoires, coulant dans les veines des descendants comme une blessure profonde, génétiquement inscrite, une cicatrice indélébile sur chaque peau.
Mais je n'ai même pas le temps de m'expliquer, me voilà déjà pris à partie, injurié dans une langue que je ne comprends pas.
Je sais que ce visuel est fort, et j'ai mes raisons, mes blessures aussi, et je ne veux ni le cacher, ni l'effacer, car cela reviendrait à m'effacer, à ôter le peu de dignité que j'ai pour moi-même, mais cela m'interpelle, je me demande si pour pouvoir continuer mon voyage, je ne vais pas devoir le cacher un peu.

Il veut quoi ce blanc là avec son sac et ses chaînes aux poignets, il veut nous narguer, s'installer en pays conquis avec ses airs de je-sais-tout, nous faire croire qu'il a été esclave... Je ne comprends pas ces gens qui mettent sur leur peau des symboles forts et haineux car oui cela fait référence à notre passé, à ce pour quoi nos ancêtres se sont battus et dont beaucoup ont perdu la vie. Qu'il aille sur les marches des esclaves, qu’il ressente les âmes de nos disparus, il y a tellement d'endroits en Guadeloupe où les mots ne peuvent expliquer le ressenti mais que l'on sent habiter.
Ah je perds mon temps à le regarder et je lui donne de l'importance alors que la vie file sur moi.

Oh mais que se passe-t-il ? Pourquoi ces jeunes injurient cet homme ? Qu'a-t-il fait ou dit ? Notre jeunesse quand même est un brin trop habitué avec ce type de langage... A mon époque, ma mère m'aurait roué de coups si elle m'avait entendu parler de la sorte, en créole en plus et à un inconnu blanc...
Le respect se perd de trop, nos enfants n'ont plus de repères de nos jours.
Allons un peu plus près, écoutez le pourquoi de cette prise à partie.
Ah c'est pour ça et bien ils ont raison nos jeunes, c'est vrai ça avoir un tatouage aussi blessant, on s'est battu nous, on se bat chaque jour pour que les békés ne nous considèrent pas comme de la petite main-d’œuvre, on fait des études, on est vos égaux oui à vous les blancs, qui nous avez opprimés et vous venez ici ainsi, honte sur vous.

Ah, mais je ne peux pas leur expliquer que ces chaînes sont une métaphore, que cela représente les liens de la vie, et qu'ils ont été brisés à jamais lorsque j'ai perdu mon jumeau qui m'avait fait don de sa moelle. Que cette blessure est si profonde, que j'ai du tout quitter : mon job à la bourse, mon appart à Paris, ma copine, mes potes, car je ne pouvais plus me voir, le voir chaque jour dans le miroir. J'ai fait ce voyage pour me retrouver avec moi-même, avec mes peurs, mes doutes, pour me ressourcer, me pardonner, me reconnecter à la vie, celle que je dois vivre, celle qu'il aurait dû vivre.
On avait évoqué ensemble la Guadeloupe pour un trip et il est vrai que ça m'est revenu comme ça en flash, peu de temps après sa mort, j'avais déjà fait mon tatouage et je n'ai pas fait le lien. J'ai mis un an avant de partir et maintenant que je suis là, c'est compliqué et c'est dur comme un chemin semé d'embûches, un pèlerinage difficile à faire car empreint de beaucoup de tristesse.
Je vais y arriver pour nous, pour lui, pour moi.

Eh les gars, il est bizarre ce mec, on l'injure et il ne répond même pas, il veut nous narguer ? Mais non, regarde, il n’a rien compris à part qu'on est énervé contre lui. Il a même des larmes qui coulent sur ses joues comme s’il avait quelque chose à dire mais qu’il n’y arrivait pas.
Bon on ne va pas y passer la journée on le tape ou on va jouer au foot, le gagnant paye sa tournée.

Monsieur, monsieur, viens me voir, je suis une vieille dame qui ne te veut pas de mal. J'ai remarqué ces larmes sur tes joues, ce tatouage sur tes poignets et ta grande solitude. Mais ton ombre est toujours là et te suivra toujours, ne t'inquiète pas pour elle, continue juste de marcher au soleil pour qu'elle profite aussi de la vue... Dieu voit tout, et t'accompagne dans chacun de tes pas, reste fidèle et ne regrette pas le passé car l'avenir est devant toi, vis le présent, vis !

Hein ? Quoi ? Mais qu'est-ce qu'elle vient de dire cette femme ? Ses mots résonnent dans ma tête. Pourquoi elle a parlé de mon ombre, de Dieu... Est-ce que cela a un rapport avec mon frère, qui est là, avec moi, qui vit en moi par son don, qui sera toujours dans mon cœur.
On aurait dit une diseuse de bonnes aventures comme on en rencontre des dizaines à Paris, mais avec un message direct, adressé personnellement à mon cœur, à mon âme...
Ces mots, cela résonne, ça fait écho à mes maux, oh un papillon qui s'envole, mais moi aussi je me sens plus léger, plus serein. Je regarde mon ombre et je souris, je voudrais la remercier mais elle est déjà partie.
Quelle rencontre, je crois que ma vie commence ici...
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