5
min

Une belle pagaïe

Image de JuanCarlos

JuanCarlos

32 lectures

19

Le samedi matin, les règles sont claires. On se lève, on partage le petit-déj, on choisit ensuite chacun une chanson et on lave les plats et nettoie la cuisine tout en dansant et chantant. On s’assied ensuite tous à la table du salon où mes deux tchoupis font leurs devoirs pendant que j’essaie de trouver une manière de régler les factures.
Sauf que ce matin, s’il est vrai que les factures ne manquent pas à l’appel et sont soigneusement étalées devant moi, les pitchoux semblent avoir soudainement disparu.
« Vous êtes où, les tchoupis ? »
« Papa, t’as pas l’impression qu’on est un peu grands pour que tu continues de nous appeler comme ça ? » me fait remarquer Lorris, mon fils de 8 ans, depuis la salle de bains, je crois.
« Quoi qu’il en soit, vous faites quoi ? Dois-je vous rappeler que le samedi matin c’est les devoirs d’abord ? »
Aucune réponse. Ils sont sûrement en train de manigancer quelque chose et il vaut mieux ne pas laisser la situation dégénérer. Je me lève et pars à la recherche de mes enfants perdus. Les factures devront attendre. Je passe devant la cuisine, mais n’y trouve personne.
Je poursuis mon exploration et arrive à la chambre des pitchous où je découvre Adèle, ma fille de 11 ans, portant son casque de vélo et vêtue du peignoir de sa mère. Elle est debout devant le miroir et tient une lampe torche qui semble lui servir de sceptre.
« Adèle, je vois que tu es très occupée, mais pourrais-tu avoir la gentillesse de revenir au salon et finir tes devoirs ? »
« Il ne me sied point d’accéder à votre requête, Père. Je ne saurais me dérober à la quête qui hante mon esprit et que je me dois de mener à bon terme pour le bien de tous. Le temps est venu pour moi d’entrer dans mon cocon. »
« Ah, je vois... Fort bien. Sa Majesté aurait-elle la bonté de m’éclairer au sujet de ce mystérieux cocon ? »
« Ne m’appelez pas ‘Majesté’, Père. Je ne suis point une reine et ne demande à être souveraine que de ma propre personne ! Je ne saurais laisser aucun trône m’emprisonner, aucune cage dorée me briser les ailes ! C’est justement pour pouvoir déployer mes ailes dans toute leur envergure que je dois devenir chrysalide. »
Je dois avouer que je suis quand même curieux de voir où cela va nous mener.
« Je comprends. J’espère toutefois de tout cœur que ma fille comprenne que se dérober à ses devoirs ne ferait que ternir son image dans le cœur de tous ceux pour qui elle compte énormément. Cela s’avèrerait être une véritable déchirure, quel que soit le résultat de sa quête. »
« Cela me briserait le cœur que de perdre l’estime de ces personnes chères qui constellent ma vie. Je reviendrai prestement de mon aventure et ne vous faillirai point ! »
« Je m’en réjouis ! »
Je me retourne et vois Lorris qui se précipite en direction d’une fenêtre, armé d’une bombe à eau et accompagné de Lucky, notre chien, qui le fixe et se doute bien que quelque chose se trame.
« Lorris, tu vas où avec cette bombe à eau ? »
« C’est pas une bombe à eau, c’est un cadeau du ciel ! »
« On avait dit plus de guérilla hydraulique ! »
« Mais y’a des fondamentalistes qui font du proxélytisme ! »
« Prosélytisme ! Avec s. »
« Exactement ! »
Je considère son argument le temps d’une seconde et décide d’être honnête avec moi-même.
« Bon, ben, écoute, c’est pour la bonne cause, donc une. Mais une seule bombe à eau ! Faut faire gaffe avec les ressources naturelles. »
« Trop cool ! Maman aurait sûrement dit non. »
« Oui, bon, ben elle a pas besoin de le savoir. »
« Et si elle enquête ? »
« Eh bien, si elle enquête, tu lui dis la vérité. On défendra notre position et on fera face aux conséquences. Comme d’hab. »
Il s’accroupit juste derrière le rebord de la fenêtre qui donne sur la rue. Je détourne le regard, en lançant toutefois une dernière injonction :
« Fais gaffe à bien viser quand même ! »
Je regarde dans la chambre et vois qu’Adèle s’est saucissonnée dans sa couette, avec juste le casque qui dépasse.
« La chrysalide et son cocon, je suppose. »
« Père, je vous en prie, ne cherchez point à me retenir, je dois aller au bout de cette transformation » me dit une voix lointaine. « Ayez confiance en moi, Père. Je reviendrai ! »
« Bon vent, alors ! J’espère te revoir forte et prête à affronter tes devoirs ! »
« Il en ira de mon honneur de faire face à toute épreuve qui se présentera à moi et de défendre la justice et la liberté. »
« A la bonne heure ! »
Je retourne m’asseoir à la table du salon et fixe les factures. Elles n’ont pas bougé, ne se sont pas transformées.
Lorris et Lucky se replient vers le salon, Lorris en narrant son aventure, Lucky en remuant la queue.
« L’unité retourne au QG après une nouvelle mission accomplie ! La cible n’aura jamais eu le temps de voir venir le missile !... Papa, quand est-ce qu’on aura nos portables ? »
« Pas avant vos quinze ans. On vous l’a déjà expliqué. »
« Mais pourquoi ? »
« Parce que ça peut rendre très con ! C’est pas pour rien que les riches envoient leurs enfants dans des écoles où les portables sont bannis. »
« Mais maman et toi, vous en avez ! Pourquoi vous en avez si ça rend con ? »
« Parce qu’on pense être capable de ne pas devenir trop dépendants et cons. Et c’est pas facile, je peux te l’assurer. »
« Alors pourquoi on fait les initiations au codage ? »
« Parce qu’il vaut mieux savoir quel genre de logique sournoise ces machines utilisent pour qu’elles ne vous rendent pas trop cons. »
Il se rend à la cuisine et me demande :
« Papa, je peux prendre du cola ? »
« Pas encore, non. Tu connais la règle. »
« Mais pourquoi ? »
« Parce que bien que j’en raffole moi-même, il faut pas se cacher que c’est du poison. Donc on prendra un verre avant de partir pour la manif. Là-bas on pourra brûler ces calories superflues. »
« C’est absolument tragique » estime-t-il avant de venir s’asseoir devant ses livres et ses cahiers.
Adèle sort de la chambre, toujours vêtue du peignoir et de son casque, et avec la torche bien en main. Elle disparait d’abord dans la salle de bains, puis passe dans notre chambre, avant de retourner dans la sienne d’un seul bond et de finalement, miraculeusement, venir au salon.
« La créature détentrice du secret se trouve dans ces parages. Je la vois ! » annonce-t-elle.
Elle s’agenouille devant Etincelle, notre chatte, qui la fixe, toute confortable sur le canapé qui était la demeure de Lucky avant qu’Etincelle ne décide de se l’approprier. Adèle incline la tête et lui demande à voix basse mais solennelle :
« Oh, Créature de Sagesse, transmets-moi le secret qui me permettra d’aller au bout de ma quête ! Révèle-moi l’emplacement du coffre où sont enfermés les extraits d’aurore boréale ! »
Elle tend l’oreille et apparemment Etincelle semble lui murmurer le secret qu’elle recherchait, car Adèle se lève pour s’incliner à nouveau et la remercier.
« Je promets que je saurai me rendre digne du secret que vous m’avez révélé. La flamme sera protégée et transmise ! »
Adèle se retourne et nous fixe. Elle s’approche de la table et met la lampe torche dans une des poches du peignoir. Elle ôte son casque, s’assied à son tour et ouvre son cahier.
« Je suis prête ! »
« Fantastique ! »
« Papa, pourquoi tu regardes toujours ces papiers en te tirant les cheveux comme-ça ? » me demande Lorris.
« Ces papiers sont mon épreuve et mon énigme, mon aventure et le puzzle interminable que je me dois d’affronter. Et je trouverai bien une solution ! »
Nous voilà enfin les trois réunis. C’est un de mes moments préférés. Nous trois assis là ensemble. Pour de vrai. J’écoute le son des pages qui se tournent, des plumes qui grattent le papier, du temps qui file comme un éclair ! A peine assez pour un clin d’œil, un battement de cœur, et il est déjà l’heure. Jusqu’à quand pourrai-je encore profiter de ce petit bonheur ?
« Bon, les tchoupis, c’est l’heure d’aller retrouver Maman à la manif ! »
« Papa, t’as pas l’impression qu’on est un peu trop grands pour que tu continues de nous appeler comme-ça ? » me demande Adèle.
« Eh bien, non ! Privilège de père ! Allez, une nouvelle mission nous attend ! On se prépare et on y va ! »

PRIX

Image de 2019

Thèmes

Image de Très très courts
19

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Raïssa Seukep
Raïssa Seukep · il y a
Quelle belle œuvre, écrite avec simplicité et créativité... J'aime beaucoup les personnages et leur vie. Bravo, vous avez toutes mes voix !

Je vous convie à lire et à voter pour ma nouvelle en compétition ''La fenêtre'' dont le lien suit : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/avec-lui

Merci d'avance.

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Mes voix, vous avez une belle plume ! Merci de découvrir mes textes sur ma page.
·
Image de JiJinou
JiJinou · il y a
Des êtres résilients...tellement beaux dans leurs quotidiens et leurs simplicités. J'aime beaucoup votre chronique et votre écriture rafraichissante. Toutes mes voix Juan Carlos.
·
Image de Eddy Bonin
Eddy Bonin · il y a
Bravo Juan Carlos. J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

·
Image de Corinei
Corinei · il y a
le temps de l'adolescence ou plus ... voté et bonne année si vous avez du temps à me consacrer https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bar-des-anges-1 ou sur ma page
·