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Un virtuose de choc

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Bellinus

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Je veux rendre ici un hommage détonant à mon amant musicien. Son répertoire est unique, stupéfiant de puissance et surtout de nuances.
Disciple du vocaliste Bobby McFerrin, mon virtuose a repris son concept – rien dans l’instrument, tout dans le souffle – mais en le radicalisant. Et ça marche, c’en est époustouflant !
Souvent, pour m’épater ou me distraire, l’artiste improvise et sans consulter le diapason, se lâche et module à l’infini. Quel souffle ! Quel talent ! Quelle variété de sonorités ! En bouche, une fantasia de sons tous plus stupéfiants les uns que les autres : incisifs ou traînants, trépidants, stridents, graves, écrasés, rageurs, séducteurs, détonants, fringants, craintifs, colériques, lascifs, explosifs, conquérants, coulants, haletants, hoquetants, caquetants... Des onomatopées en veux-tu en voilà, un festival d’harmonies imitatives : clac ! clic ! aouh ! bang ! baoum baoum ! flic ! floc ! pflac ! cot cot-codec ! poum ! splash zim ! vlan ! yop ! ouin ouin ! vroutt ! prfutt ! et mon préféré, le délicat et flûté ”pou pou pou” parfaite imitation de la huppe lorsqu’elle déploie son aigrette en éventail. Bref, ça swingue dans la chaumière !
Chez mon improvisateur, nulle panne d’inspiration, pas de baisse de tension. Toujours un grand respect de la partition, un sens inné du crescendo. Par exemple, à l’approche du final, au moment de reprendre l’un ou l’autre de ses standards – La Marseillaise ou L’hymne à la joie – après une ultime enflure des joues et une cambrure à la Maurice André, mon homme-orchestre sculpte a capella un accord polyphonique si parfait, si rond, si éclatant que la chandelle que je tends en pouffant à trois mètres de son embouchure en est instantanément soufflée !
D’autres fois, lors de moments particulièrement solennels, quand par exemple notre jeune Président offre ses vœux à la France ou que le Souverain Poncif bénit urbi et orbi, c’est-à-dire tous azimuts, tournant alors ses joues gonflées vers l’écran plat, mon artiste acquiesce en claironnant une sublime péroraison ! Sa manière à lui de chanter AMEN. Et surtout : « Vanitas vanitatum, souviens-toi, ô Puissant de ce monde, que tu n’es qu’un souffle perdu dans l’infini et que tu retourneras bientôt à ton néant immonde ! »
Parfois, tant vrombit l’inspiration, c’est fort tard que mon mec pentatonique m'éveille et quand, mi-amusée mi-contrariée, je lui en fais reproche, il s’esclaffe, explose vocalement, module avec suavité, accélère, amplifie, interprète à lui seul l’orchestre en son entier, et nous rions ensemble à en perdre le souffle, grand Magic Circus qui incendie nos rêves.
Je me souviens en particulier d'une nuit en Picardie – en juin dernier au Manoir du Proutel, fameux gîte du silence dans le Marquenterre. Cette nuit-là, vers 3 heures, mon impétueux amant improvisa si dru, si obstinément, qu'il détraqua l'éclairage du cabinet de toilette où il faisait ses gammes. Damned ! Le Son et Lumière m'éveille soudain : c'est dantesque, tonitruant, plus infernal qu’Une nuit sur le mont Chauve ! Tandis que la Symphonie des Mille fait rage, le néon vacille, s'éteint, se rallume, clignote à nouveau, ombre bleutée, éclairs zigzagants, puis de nouveau la nuit opaque... un silence oppressant jusqu'au moment terrible où le tutti final, mettant le feu aux poudres, secoua tout l'hôtel d'un fracassant bouquet.
Ensuite, après un accord en ut majeur longuement tenu, suivi d’un point d’orgue proprement bouleversant (chez mon amant, le silence qui suit est encore de la musique !), à nouveau le calme. Indemne, j'émerge du drap et, convulsée de rire, j'avise mon Vulcain digne et impavide après la coda. « Tu ne dors pas, chérie ? s’excuse-t-il, confus. Tu as aimé mon imitation de Bobby, dans le plus pur style mahlérien ? Haletant, non ?» Ensuite... comment ne pas m'en souvenir ! Dans le silence enfin restitué, pour fêter ma survie, “nous nous connûmes”, comme dit pudiquement la Bible.
Il y aurait encore tant à écrire sur mon pro de la Formule 1 et son art consommé de l’accélération ! J’en suis médusée, parfois bouleversée car, quand je vois ensuite mon pauvre chéri, cet as du pot d’échappement, l’orifice en feu, les joues flasques, le souffle court, ou plutôt, nul souffle, l’asphyxie, la torpeur, le vide, l’anéantissement radical en son tréfonds, bref, je me dis que certains artistes donnent tout à leur art et sans s’économiser vont jusqu’au bout d’eux-mêmes.
Mais puisque ma partition doit être brève, je conclus : même incompris en tant que soliste, l’Homme de ma vie est le plus génial des artistes car seul en scène, sans cordes, sans cuivres, par vents exclusivement, même sans le moindre mot, chez lui « extrême » rime avec « je t’aime ». Oui, c’est pour moi seule, sa Muse, c’est par amour pour moi que mon homme-orchestre n’a de cesse, nuit et jour, été comme hiver, de transformer son rectum en intrumentarium puisque tel est son secret, tel est l’Art de Gaspard : mon jazzman virtuose est le roi des pétomanes !

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Jigé · il y a
Bon d'accord mais petite faute à onomatopée.....ou alors c'est pour qu'un vent d'humour souffle sur ce mot....
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Jigé · il y a
Amusant , inventif...si je puis écrire mais le rapport au thème m'échappe si , derechef, je puis écrire......
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Bellinus · il y a
Certes, j'en conviens, la relation au thème est assez lâche... C'est plutôt une très libre variation. Disons que c'est l'onomatopet "vraoummmm !!! " qui soudain m'a invité à m'échapper des banals et très convenus véhicules pétaradants... Merci en tout cas d'avoir lu !
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Bellinus · il y a
En hommage au génial Bobby McFerrin, Gaspard (qui tente plus bas ce que son maître excelle à produire plus haut) vous recommande de visionner ces 2 extraits (le second est encore plus époustouflant !) – de quoi te mettre de bonne humeur... à perpète !

https://youtu.be/MMjTISJLNqw

https://youtu.be/SiSvhdbirFE

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Patricia Burny-Deleau · il y a
On pense trompettiste mais on se trompe d'orifice:-)) Je comprends mieux la scène des toilettes.
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Bellinus · il y a
Tout est question d'embouchure bien sûr... et de fou-rire puisqu'il s'agit d'une pure fiction ! Ce que j'ai essayé de faire dans ce texte, c'est de mener en bateau le lecteur, le faire passer peu à peu d'un orifice à... l'autre. Je ne suis pas sûr, que j'y sois parvenu, que certaines ou certains se soient laissés avoir ! Mais, du coup, je me dis que, rétrospectivement, certaine scène– celle de la bougie placée par l'amante devant l'orifice en question – en devient plus spectaculaire et plus drôle. Il suffit d'imaginer la scène... Par ailleurs, ce qui me plaît dans la littérature, c'est Le kakemphaton (du grec κακέμφατος, malsonnant) qui est une phrase que l'on peut entendre de plusieurs façons homophones mais qui, formant un sens différent, peut être synonyme de calembour. Le kakemphaton est parfois involontaire sous des plumes inexpertes, parfois volontaire dans le cas des grands auteurs qui n'ignorent rien des subtilités du langage. L'exemple de Corneille est fameux (était-il volontaire ?) : « Vous me connaissez mal : la même ardeur me brûle / Et le désir s'accroît quand l'effet se recule » : et le désir s'accroît quand les fesses reculent (extrait de "Polyeucte").
Bonne journée à vous, chère Patricia, pas trop sonore... postérieurement !, comme il s'entend dans nos sociétés policées et hygiéniquement correctes... et qui s'emmerdent !

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Fred Panassac · il y a
Une chute qui cueille, comme on dit ! Je me demandais où tu voulais en venir, Michel,avec toutes ces onomatopées (en évitant cependant fort habilement le Vrouuum) et voilà qu'on "tombe" sur un artiste à l'ancienne, dont raffolaient nos ancêtres dans un temps pas si ancien, on a peine à imaginer que c'est vrai et pourtant des enregistrements existent encore, des "spectacles" entiers étaient "offerts", et plus récemment une émission de Canal+ avait même remis à l'honneur dans une séquence cette "distraction" raffinée.
Les enfants de 5 ans raffolent de ces mots, prout et compagnie, et ne dit-on pas que certaines catégories sociales à l'égo enflé et aux manières précieuses sont "prout prout"...?
J'ai noté une petite fluctuation de temps qui est un peu étrange, passage du présent au passé simple et inversement, alors que le récit ne l'impose pas, mais c'est un détail, tu ne perds pas de ton mordant sur les puissants et le thème de la voiture et de la course automobile, attendu pendant la première partie, s'impose avec bonheur pour conclure ! Mes voix !

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Bellinus · il y a
Merci ! Evidemment "riions" est une faute ; il faut lire au présent. Le gros avantage de ce genre d'"artistes", c'est qu'ils ne paient aucun droit d'auteur ! Bon, tout ceci est un peu lourd, j'en conviens, mais c'est le suspense qui m'a amusé.
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