Un truc en moins

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Poussée par mon entourage, je me suis lancée dans la rédaction de petites histoires qui font sourire. J'espère qu'elles vous plairont également et que vous aimerez mes idées loufoques, mes  [+]

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Trois semaines déjà que j’avais subi cette opération et si j’étais consciente qu’il me faudrait du temps pour l’accepter et vivre avec, la pilule avait du mal à passer. Je ne pouvais m’empêcher de toucher mon corps et de le scruter dès que je me retrouvais nue devant un miroir. Même si refusais de m’apitoyer sur mon sort et me répétais que j’avais déjà la chance d’être toujours de ce monde après deux rechutes, c’était dur. Tantôt j’avais envie de crier, de me cacher et de ne voir personne, de m’enfouir sous les couvertures et de ne plus sortir de chez moi ; tantôt j’avais aussi envie qu’on m’invite à sortir n’importe où et qu’on me parle de tout sauf de ce fichu cancer de merde, même si j’étais enfin tirée d’affaire. J’étais sauve certes, mais j’étais mutilée et il fallait désormais que j’apprenne à vivre avec.

— Salut ma vieille ! Alors quoi de neuf ?
— Ça cicatrise mais ça me fait tout bizarre.
— Oui j’imagine. Mais les toubibs t’ont dit que ça allait passer ?
— Oui mais c’est long.
— Ça fait à peine trois semaines que t’es rentrée chez toi !
— J’ai du mal à encaisser et je ne sais même plus comment m’habiller. Terminés les coutures qui irritent la peau et les soutiens-gorge avec armatures. Il faudra dorénavant que j’évite les décolletés et que je me bricole une prothèse en mousse pour compenser...
— Mais on s’en fout de tout ça. Le principal est dans la tête et elle n’a pas changé, elle !
— Oui bien sûr mais si tu étais à ma place... Je ne veux pas cacher mon infirmité : je veux juste paraître normale. Tu ne sais pas comme le regard des autres peut être très blessant, surtout quand il est condescendant.
— Dans un mois tu verras déjà les choses autrement. Tu n’as jamais été du genre à te plaindre ; tu vas rebondir.
— Oui, bien sûr, c’est toujours ce que les autres disent. T’es la plus forte et blablabla... Mais tu sais c’est difficile à accepter : c’est vraiment une mutilation.
— Bon, alors dis-toi que c’est une « transformation » et ce sera moins dur à accepter, ok ? Et je suis sûr que ta cicatrice est moins moche que la tête de certains après une chirurgie faciale ou une injection de botox.
— OK, sympa l’image des femmes esquintées volontairement alors que moi je n’ai rien demandé : je prends ! Sinon tu me sors quand, que je me change les idées ?
— Justement, je voulais te proposer d’aller à mon club ce soir.
— Ça ne va pas être chiant au moins ?
— Non, fais-moi confiance. Je passe te chercher à 19h00.

Affublée d’un jeans et d’un T-shirt à même la peau car je ne supportais absolument rien d’autre que le coton, j’enfilais une veste ample avec de grandes poches pour cacher la misère.

Parvenues au presbytère au milieu des fauteuils roulants, cannes, béquilles et déambulateurs, j’ai d’abord cru devoir écouter un prêche ou visiter un club pour séniors en fin de vie. Lorsque deux aveugles nous rejoignirent, je craignis que ce soit le « club des mutilés de guerre » mais nous étions au « club des TEM » et je saisis l’astuce plus tard. Après avoir compté un unijambiste, deux sourdes, un muet et quelques trisomiques hilares, je me demandai dans quel guet-apens mon amie m’avait traînée. Quand un très bel homme fit son entrée :

— Bonsoir à tous. Ravi de revoir des visages familiers et d’en accueillir de nouveaux. Je suis Bertrand, votre serviteur au club des TEM. Alors pour les nouveaux, il s’agit d’une asso un peu comme les alcooliques anonymes : on se raconte, on s’écoute et on ne juge pas les autres car ici on a tous un TEM, c’est-à-dire un « Truc En Moins » ! Et ce soir on commence par Serge qui va nous parler de lui brièvement :
— Bonsoir, je m’appelle Serge, j’ai 56 ans. Après de multiples complications, je me suis fait amputer de la jambe droite. Au début c’était affreux, j’avais la sensation de l’avoir encore et je disjonctais. Au bout de quelques mois un chirurgien m’a proposé une prothèse et il a fallu tout recommencer. En acceptant de ne plus regarder vers le passé mais vers l’avenir, chaque jour j’ai réappris à vivre. Grâce à la kiné je me disais que le jour d’après serait le bon et j’ai fini par remarcher et même courir. Le combat fut difficile mais aujourd’hui je suis heureux et fier...
— Merci Serge. Accueillons maintenant Isabelle.
— Bonsoir à tous. Je suis Isabelle. Il y a trois ans ma vue a commencé à baisser beaucoup. Les médecins m’ont annoncé que l’issue serait fatale et j’ai perdu complètement la vue il y a six mois. Je pensais m’y être préparée mais c’est encore très douloureux. On m’a appris à me débrouiller seule mais sans mes amis qui m’ont aidés à avoir un chien, je crois que je me serais laissée aller. Mon fiancé m’a quitté au début de mon handicap et... Enfin, avec Benji, mon labrador, désormais ça va mieux, je me sens moins seule et les gens me parlent plus facilement...
— Merci Isabelle. C’est au tour de Brigitte.
— Bonsoir... Brigitte, j’ai trente-sept ans et une maladie incurable dont je vous épargnerai le nom compliqué... une dégénérescence des cellules pour simplifier. On m’a donné un pronostic vital de cinq ans et je vais tout faire pour en profiter même si pour le moment, ayant perdu l’odorat et le goût, il m’est difficile de profiter des plaisirs d’Epicure. Je vais aussi avoir de plus en plus de mal à me mouvoir et tout mouvement deviendra par la suite impossible sans assistance. J’ai donc prévu de voyager avant de mourir et j’irai aussi loin que possible au sens propre comme au figuré...
— Merci Brigitte. Je crois que Mireille a quelque chose à nous dire également et après elle, on ira tous boire le verre de l’amitié pour échanger et faire connaissance.

Mince, j’étais prise au piège. Qu’allais-je pouvoir raconter à ces gens ?
— Bonsoir, moi c’est Mireille, j’ai 62 ans et après deux rechutes, les rayons, une chimio épuisante, on m’a finalement ôté un sein récemment. Ma féminité en prend un coup mais franchement, après tout ce que je viens d’entendre, je m’aperçois que ce n’est pas si grave.

Mon amie avait été bien inspirée de m’amener dans ce repaire de mal foutus, absolument pas des « Tamalous » mais tout le contraire. Ces gens qui avaient tous un TEM avaient su s’en accommoder et faisaient en sorte de toujours donner au jour d’après une raison encore plus belle de le vivre pleinement. On trinquait et on grignotait. On était détendu et tout le monde parlait à tout le monde. Tous très différents mais tous très semblables.

— Bonsoir Mireille. Très beau et très vrai ce que vous avez dit tout à l’heure. Bienvenue !
— Merci c’est sympa. Et vous faîtes quoi dans la vie quand vous n’animez pas ce club ?
— Je suis imprimeur. Vous me demandez ma profession parce que vous n’osez pas me demander quel est mon TEM ? Ne soyez pas gênée, on le fait tous et on ne juge personne ; c’est l’avantage de se regrouper tous les quinze jours dans ce club.
— J’avoue ne pas avoir le réflexe de demander à un inconnu de me révéler son handicap. On peut aussi parler d’autre chose ou ce club n’est-il réservé qu’à cela ?
— En fait ce club est juste censé vous encourager à admettre que vous avez un TEM et à vivre avec, en prenant du recul, grâce aux autres. C’est aussi un moyen de vous rappeler que vous n’êtes pas seul et qu’ici vous pouvez parler avec des gens qui vous comprennent ; les tabous n’existent pas puisqu’on a tous un TEM ! Et je vous mets à l’aise, on m’a aussi privé d’une partie de mon corps et ça n’a pas été facile au début ; il m’aura fallu près de dix ans pour admettre de vivre sans. Il faudrait juste que la femme qui voudra bien de moi – si elle existe - l’accepte aussi...
La soirée filait bon train et franchement on rigolait bien, surtout avec les trisomiques qui nous rappelaient sans cesse qu’ils avaient un truc en plus (un chromosome) et un truc en moins (le physique !) et qui débordaient de bienveillance et de fous rires communicatifs.

— Tu sais Bertrand, jamais je n’aurais pensé pouvoir un jour à nouveau partager ma couche avec un homme.
— Ma Chérie, comme le disent nos amis, avec ton sein en moins et moi mon testicule : on fait la paire !
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SKYDROP · il y a
Dommage que tous les commentaires se soient envolés et j'aime encore.