Un talent extraordinaire

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

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— Filoute, ma Filoute, viens voir ta maman…
J’arpente les coulisses du Grand Théâtre, je disperse les graines du millet qu’elle préfère en modulant ma douce voix, rien à faire, Filoute a disparu. C’est la cata, j’ai perdu ma Filoute, la plus belle des colombes avec ses plumes saupoudrées de neige et son œil pervenche — une rareté, m’a assuré l’oiselier en me taxant mille euros. Si l’on veut participer à la célèbre émission « Un talent extraordinaire », on ne doit pas lésiner. Passé le cap des éliminatoires, je pressentais la victoire, avec Filoute, on allait faire un tabac.
J’ai tout donné, et pas seulement en monnaie sonnante et trébuchante. Dès potron-minet, entraînement de compétition, j’avais tendu un filet devant la baie vitrée et dressé ma belle à enchaîner les pirouettes sur les coussins du canapé. Elle sait hocher la tête à l’énoncé de son nom, compter jusqu’à cinq en tapant de sa patte droite, avec la gauche elle suit l’alphabet. A, un coup, B, deux coups et ainsi de suite. Je dois préciser que Filoute est très intelligente – il ne lui manque que la parole – comme disait ma grand-mère en parlant de son vieux corniaud. Et quand, au premier coup de sifflet, elle entame son envol, elle plane toutes ailes déployées, on dirait une star. Double axel, salto avant, piqué sur les côtés. Un maelstrom d’acrobaties alambiquées, une farandole d’arabesques, des guirlandes de cabrioles.
Au début on a essuyé un peu de casse, j’ai perdu un vase chinois de l’époque Ming et une lampe Ikea en plâtre avec de fausses moulures (chez moi, c’est un peu disparate). Lors des essais, il arrivait aussi qu’elle s’oublie sur les pampilles du lustre Louis XV, le trac sans doute, ou bien une alimentation trop riche. Je la bichonne, sésame sans gluten, cacahuètes label bio, boulgour allégé, le dimanche on prend le petit déjeuner ensemble. Un matin, je me suis trompée de bol, elle a avalé mon muesli au caramel et moi son quinoa vitaminé, elle a semblé toute chose durant la journée, elle ne parvenait plus à ouvrir le bec.
Mais Filoute et moi, on commençait à maîtriser la situation. On a passé les quarts de finale haut la patte, les demies sous des salves d’applaudissements et ce soir ce devait être le grand soir, la finale avec les lumières noires qui font les chemises blanches, l’accordéon endiablé et, le clou, la télé, retransmission en direct avec Michel D. aux manettes, que du beau monde.
Et Filoute qui disparaît, et je dois faire mon entrée dans dix minutes… C’est un cauchemar… Je vais me réveiller…
Je suis pourtant à mon avantage, les pommettes maquillées de fuchsia, j’ai enfilé mon combiné à paillettes indigo, ajusté mon diadème en perles sur mon chignon cendré —La French touche, me répétait la vendeuse avec l’accent de Paname.
— Filoute… J’entends mes sanglots dans ma voix, je suis sortie prendre l’air, trop de stress, mais j’évite de pleurer à cause du mascara. J’appelle, en vain « Filoute, viens voir maman… » J’imagine ma honte, la déception du public et les gros titres du vingt heures demain soir « Panique à la télé, une colombe a disparu ».
Soudain je reconnais ses trilles mélodieux, je lève la tête et je l’aperçois sur le toit d’en face, en train de roucouler avec un pigeon obèse. Son œil pervenche étincelle, elle prend des poses et je jurerais qu’elle sourit, ma colombe est amoureuse. Toutefois, dès qu’elle me voit, elle vient se poser sur mon épaule, bientôt suivie de son fiancé, il peine à la suivre, mais finit par atterrir sur ma tête, il a dû confondre mon diadème avec un perchoir. Ce qui me donne une idée…
J’entends les spectateurs à l’intérieur qui s’impatientent, tapent des mains, et des pieds, ils scandent en hurlant « Filoute, Filoute… ». De plus grincheux demandent le remboursement, ils ne vont pas tarder à casser les fauteuils.
Alors je fais mon entrée sous les clameurs et les sunlights, accompagnée de mes deux amis.
Ma colombe entame la danse des sept voiles, le pigeon roucoule, elle traverse la scène dans un majestueux vol plané, il pirouette en gonflant son jabot. On dirait des adolescents osant à peine se frôler du bout de l’aile. Elle entame une romance, il lui répond et c’est un chœur à l’unisson qui fait vibrer la salle.

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Monique Feougier · il y a
Quelle belle plume pour une jolie envolée poétique ! De quoi roucouler toute ma journée...bravo merveilleux
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laura nazar · il y a
adorable récit!
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Meri Bastet · il y a
très poétique
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Thara · il y a
On se sent emporté par le fil de votre récit, merci de l'avoir partagé avec nous !
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François B. · il y a
Que d'angoisse et de suspense !...
En fait ce texte m'a transmis sa bonne humeur pour le restant de la soirée et je pense le relire demain pour prolonger l'effet. Merci beaucoup

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Chantal Sourire · il y a
J'en suis ravie...Merci François !
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Norsk · il y a
Deux oiseaux au lieu d'un ! C'est sûr, elle gagne mais elle a triché la filoute ! ;-)
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Vrac · il y a
La parade nuptiale va gagner le concours. Allez, Filoute, allez, allez !
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Didier Poussin · il y a
Duo d'artiste
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Constance Delange · il y a
bel exercice vous faites aussi bien que Filoute
bravo

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Symphonie · il y a
Un texte original et drôle. Une belle écriture.

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