Un problème de taille

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Il était une fois des petits et des grands qui cohabitaient ensemble.

Au départ, la force des grands allait de pair avec leur brutalité. De par leur supériorité physique, ils imposaient leur volonté. La loi du plus fort est toujours la meilleure, aussi dans le monde primitif qui était le leur, les petits n'avaient d'autre choix que de se plier aux règles du groupe.
Les grands assuraient en effet la survie de tous. Ils chassaient les animaux, se battaient contre les prédateurs qui menaçaient leur foyer et prenaient les décisions importantes nécessaires à la sécurité. Les petits quant à eux se chargeaient des tâches domestiques moins dangereuses, organisaient les cueillettes de fruits et de légumes, s’occupaient de préparer la nourriture, de nettoyer les parties communes ou de encore de soigner les grands au retour de la chasse.
Les grands avaient l’ascendant sur les petits qui subissaient donc leur domination en échange de leur protection contre l’extérieur. Mais ils n'étaient rien sans l'aide des petits, car ces derniers assuraient un rôle indispensable au bon fonctionnement de leur société.
Ainsi, les grands avaient besoin des petits, et les petits avaient besoin des grands.

Au fil des siècles, l'intelligence des grands comme des petits se développa, en même temps que leurs sentiments d’attachement et d’affection pour les autres. Ils devinrent plus évolués, apprirent à fabriquer des outils, à travailler efficacement de manière collective et à construire une communauté viable. Là encore, les fonctions étaient bien distinctes : les grands gouvernaient les petits qui restaient à leur service. Les grands avaient pris l'habitude d'être les meilleurs en tout, et les petits d'être considérés comme des êtres inférieurs, même lorsqu'il ne s'agissait plus de critères musculaires.
Lorsque furent créées les premières banques, seuls les grands avaient le droit de posséder un compte. Quand il fut question de politique, il n’y avait que les grands qui pouvaient prétendre au poste de chef. En revanche, les petits devaient veiller à ce que les grands ne manquent de rien en rentrant de leur journée de dur labeur. Si les grands écartaient volontairement les petits des affaires importantes, sous prétexte que ces-derniers ne disposaient pas des capacités intellectuelles nécessaires, ils se détachèrent bientôt des corvées domestiques pourtant toujours indispensables à leur survie. Les petits quant à eux ne comprenaient pas toujours le monde qui les entourait, puisque personne ne daignait le leur expliquer. Ceux qui essayaient de s'y intéresser se faisaient vite remettre à leurs places par les grands. Ce faisant, ils restaient dépendants d'eux.
Les petits avaient donc besoin des grands, tout comme les grands avaient besoin des petits.

Leur société se modifia encore, et certains petits commencèrent à se révolter. Lasses de ne pas être considéré comme les égaux des grands sur les questions intellectuelles, dans un monde où la supériorité physique n’avait plus sa place, ils exigèrent de bénéficier des mêmes droits qu'eux. Au fur et à mesure du temps, difficilement, les petits finirent par obtenir plus ou moins gain de cause, même si en pratique l'égalité était loin d'être toujours respectée.
Mais les petits en eurent tellement marre d’être raillés sur leur taille, blasés d’avoir à se battre constamment pour imposer le respect qu’ils méritaient, bafoués par les grands qui ne les jugeaient tout simplement pas à leur hauteur, qu’ils vouèrent une haine aux grands et franchirent les limites des revendications. Après tout, ils ne pouvaient certes pas atteindre certaines choses hors de leur portée, mais ils étaient bien plus agiles que les grands dans bien des domaines. Et cette différence biologique n’avait aucune influence sur leur capacité de raisonnement. Les petits comme les grands appartenaient à la même espèce.
Les petits commencèrent alors à alarmer le peuple dès qu’un grand prononçait un mot de travers à leur encontre. Si les premiers combats se justifiaient, les routes qu’ils empruntèrent devinrent de plus en plus floues. Un grand n’avait plus le droit de désigner un petit par le mot "petit", ou bien de faire une remarque, même positive, sur sa taille. Il fallait respecter des quotas partout, dans les médias, en politique, au sein de l’économie... au risque de choisir des petits incompétents au détriment de grands plus qualifiés.
Les grands finirent par se sentir perdus, accusés injustement des malheurs que les petits avaient subis dans le passé, dans une époque où même ceux qui respectaient les petits étaient traqués au moindre débordement présumé. C’est ainsi que les grands se mirent à détester les petits.
Car les petits avaient fini par oublier qu’ils avaient besoin des grands, et les grands des petits.

Cette histoire n’a pas de fin et personne ne sait comment elle se termine. Quelques centimètres d’écart et un gros malentendu de départ ont forcé le peuple des grands et des petits à se diviser, de telle sorte que chacun des deux côtés cherchera toujours à écraser l’autre.
Lequel des deux bords a raison ? Peut-on réussir à trouver une forme d’égalité quand on est différent ? Doit-on mettre en valeur ce qui nous sépare, ou au contraire nous contraindre à l’oublier ? Est-il possible de vivre en harmonie si on ne comprend pas l’autre, étant dans l’incapacité de se mettre à sa place ?

Si ces questions ne trouvent pas de réponses, il y a en revanche une seule chose qui reste indiscutable : les grands ont besoin des petits, et les petits on besoin des grands.
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