1
min

Un poisson au citron vert

19 lectures

2

J’avais un ami écrivain : il est parti en douce pour la Grèce et n’en est jamais revenu. Là-bas il a trouvé un endroit féérique : 8 km de descente entre les rocs et la pierraille et au fond une crique magique dans laquelle dort un restaurant de poissons. Pas deux : un seul. Terrasse, oliviers, blanc de chaux, bleu de Prusse. Il est descendu de la voiture. Pas un bruit, mais si bien sûr : celui des vaguelettes sur le sable. Rien, presque rien.

Il s’est assis à la terrasse du restaurant alors que le soleil se couchait. Puis au bout d’un temps assez long il est allé frapper à la porte des cuisines : la patronne est venue, elle a fait des gestes des deux bras et a appelé le patron : un vrai patron de restaurant Grec, un ventru, un accent anglais comme il aime, avec tous les rrrrrrr.
-Could I serrrrve you something ?
-Sure, a ouzo with ice and a fish, what do you do.
-For the aperrrritive, no prrroblem, but forrr the fish, you must wait a moment. It comes.
Bon : the fish comes.

Les montagnes tombent droit dans la mer bleue, lisse comme un linge repassé, comme une peau de blonde, comme une facette de diamant. Des bateaux passent au large. On lui sert son Ouzo, son pain frotté d’huile d’olive et d’ail. Il boit doucement ce mélange de pastis et de d’absinthe. Il mange son pain. Il n’attend rien. Le vent décoiffe les drapeaux bleu et blanc, trouble les chats agglutinés autour de lui. Qu’attendent-ils eux ?

Un petit bateau à moteur pénètre dans la baie. Il a compris. Le poisson arrive ! Quelques minutes encore et les pêcheurs saluent le patron : ils se parlent, partagent leurs impressions puis de jolis poissons gris viennent à lui :
-Choose, please. Verrrry frrresh, they come from the sea, dirrrrectly.

Les poissons sont encore dans leur rêve des profondeurs. Mais il faut bien manger ; alors il désigne le plus gros et le patron ravi file vers les cuisines ; les chats attendent. La nuit tombe, le ouzo trouble les sens du rêveur. Les ombres coulent vers la mer, tout s’efface sous le ciel d’un gris immaculé dans lequel s’éclairent des mondes entiers, des étoiles amicales.

Son assiette est là, le poisson grillé taillade la porcelaine de ses zébrures de feu. Il le badigeonne d’une émulsion d’huile et de citron. Et il mange ce premier morceau de chair comme s’il faisait l’amour. S’il avait été seul il aurait pleuré. Mais la patronne le regarde, d’un regard un peu triste, comme si elle avait compris, elle, ce qu’il avait perdu à jamais.

Il ne reviendra plus, je n’ai plus d’ami.

Thèmes

Image de Très très courts
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Philhen
Philhen · il y a
Tellement vrai...
·