Un peu d'air

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Quiconque a vu une baleine peut cesser de voyage  [+]

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Il existe à Seattle une attraction pour les touristes (et les locaux) qui rassemble beaucoup de monde d’avril à août : l’observation des baleines en pleine mer, grande source de revenus dans la région, qui ne coûte surtout rien en matière d’entretien des bestioles, vu que 95 % de ce dont elles se nourrissent se trouve sur les îles voisines.

Il est étonnant que cette attraction ait autant de succès : bien que la balade et l’air marins soient sympathiques, le moment « d’interaction » est tout de même très limité : un aperçu de dessus de tête granuleux, caoutchouteux et luisant, quelques évents qui dépassent et soufflent de l’air, et si vraiment vraiment on est veinard, 5 secondes de vue partielle de l’animal qui saute hors de l’eau, au milieu des cris, des flash photo et des commentaires dans toutes les langues. 4h de bateau pour 5 secondes potentielles de vue d’extase partiellement barrée par des touristes chinois peu scrupuleux, c’est quand même pousser le plaisir du détail plus loin qu’un certain nombre de collectionneurs aux goûts bigarrés.

Alors qu’est-ce qui nous fascine dans ces instants de grâce, ressentis au ralenti, d’aperçu d’un bout d’animal que nous ne pourrons pour beaucoup d’entre nous jamais envisager vivant en entier ?
Pas de griffes, pas de crocs, pas de fourrure luisante et ondulante, pas de rapidité,... On s’éloigne des grands classiques habituels. Dans ce qui nous fascine chez la baleine il y a la taille, éventuellement le chant mais qui n’est pas perçu dans ce type de moments, mais également je crois la lenteur.
La baleine n’a jamais l’air pressée : contrairement à ses confrères type orques ou otaries qui chassent activement et souplement dans l’eau, elle semble se laisser porter tout en sachant exactement où elle se dirige. Une baleine ne semble jamais pressée de retourner à la surface pour effectuer ce geste pourtant essentiel à sa survie : il y a une forme de classe tranquille, une aisance et une beauté dans le mouvement, comparativement à des humains à bout de souffle qui remontent à la surface en battant des membres comme un chihuahua hystérique.

Ce geste essentiel à sa survie ne dure que 2 secondes pour vider et remplir 90 % de la masse d’air dans ses poumons (contrairement à 10/15% pour nous à chaque respiration) et repartir pour 50 minutes. C’est incroyablement rapide, cela demande une force extraordinaire pour être effectué aussi vite, et pourtant, cet animal ne semble jamais à bout de souffle.

Peut être que si la baleine n’a jamais l’air pressée, c’est parce qu’on ne lui connaît pas de prédateur particulier, et qu’elle n’a pas besoin d’être rapide pour se nourrir. C’est un peu notre équivalent sous l’eau du point de vue évolutif (avec une bien moindre destruction de l’espace qui l’entoure). Il est étrange que l’animal le plus tranquille de nos océans soit à la fois sous l’eau et soumis au besoin impérieux de venir chercher de l’air au dehors. Comment se passe la vie à flotter entre deux milieux qui lui seraient hostiles si jamais elle passait trop de temps dans l’un ou dans l’autre ? C’est un scénario tout tracé pour un film post-apocalyptique où la pollution aurait raison de l’être humain, qui serait alors obligé de retourner à l’eau pour survivre. Respirer, plonger pour ne pas se brûler la peau, respirer dans un tuba, replonger pour ne pas se brûler la peau,...
Et pourtant. La baleine est sereine. Elle semble pleinement et lentement exister, comme un vieux et sage conteur, qui continuerait à aller de village en village, une figure grand-maternelle qui nous rappelle que le monde est vieux, empli de choses extraordinaires et impossibles à toutes conter, et pourtant qu’il peut à tout instant disparaître. La peau inégale, ridée, boutonneuse de la baleine pourrait évoquer le dégoût ; elle invoque pourtant à elle seule l’histoire du monde, et on est amoureux de la silhouette formée par ces cratères, tout comme les défauts de peau de nos grand-mères s’installent tendrement dans les souvenirs.
C’est un des premiers animaux pour lesquels les associations de défense se sont mobilisées et ont alerté depuis des années. Quand on touche aux baleines, on touche à l’immuable, à la notion du beau plus grand que nous, que nous ne pensions pas pouvoir atteindre, à l’équilibre entre deux mondes. Or si, même sur ça, l’humanité peut avoir une influence par ses actions stupides. Et non, ce n’est pas rassurant quant à notre pouvoir, c’est terrible : nous ne contrôlons rien, et surtout pas le reste de l’humanité, les usines, la pollution, les cons, nous tuons notre grand-mère, petite japonaise vieillissante et chantante éternellement installée dans le même coin, image de toujours chérie dans un coin de notre imagier enfantin du monde. Un enterrement sans corps, puisqu’ils couleront pour la plupart au fond de la mer sans que nous ne puissions jamais les récupérer ni aller pleurer sur leurs tombes : à quoi bon agrandir l’océan de quelques larmes salées ?
Mastodonte étonnamment accessible et doux, nous allons voir les baleines, non pas parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles sont la porte d’entrée tranquille et colossale à la conscience et au point d’équilibre auquel nous aspirons entre tous les mondes existants (air, eau, passé, futur, humanité).
La baleine expire, nous retenons notre souffle alors qu’elle libère le sien. Et les humains s’inspirent : puisque la baleine existe, tout peut encore arriver.
« Quiconque a vu une baleine, peut cesser de voyager. »
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