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Finaliste
Sélection Jury

Il y avait ce monsieur, sur le banc près du parc. Il restait là, assis sans bouger, comme s’il attendait pour un rendez-vous important. Maman disait de l’éviter, parce qu’il était sale et qu’il sentait mauvais. Et puis moi, il me faisait un peu peur, alors je l’évitais.

Tous les jours, en passant dans la rue, je le voyais. Il portait toujours ce même long manteau marron, ce vieux pantalon troué et ces sempiternelles grosses chaussures noires. Maman disait de ne pas lui prêter d’attention et de détourner le regard. Mais moi, j’étais un peu curieuse, alors je l’observais.

Souvent, il tenait dans une main une bouteille à moitié enfouie dans un sac en papier et dans l’autre une cigarette. Il la portait aux lèvres et recrachait un épais nuage d’une fumée nauséabonde. Maman disait de ne surtout jamais essayer de faire comme lui. Et moi, j’étais un peu écœurée, alors je n’essayais pas.

Parfois, il se lançait dans des discours grandiloquents qui parlaient d’amour, de peines et de misère. Ses mots étaient beaux, insensés, violents et énigmatiques. Maman disait de presser le pas, que c’était dangereux de rester à proximité. Or, moi, j’étais un peu fascinée, alors je ralentissais.

Assez rarement, des gens s’arrêtaient à sa hauteur pour glisser une pièce dans le gobelet posé près de lui. Ils échangeaient un mot et le monsieur disait merci avec un sourire absent. Maman disait qu’ils lui faisaient la charité. Et moi, j’avais un peu d’argent, alors je lui en ai donné.

Jamais il ne s’éloignait de son banc près du parc. Il devait y attendre quelque chose qui tardait à arriver. Il était là, fidèle au poste, hiver comme été. Maman disait que c’était pénible, que ça faisait du tort au quartier. Mais moi, j’étais un peu habituée, alors je ne comprenais pas.

Un jour pourtant, il n’était plus là. Personne ne semblait l’avoir remarqué, donc j’ai fini par demander où il était passé. Maman a eu l’air gêné, puis elle a dit qu’il était parti, et ne reviendrait probablement jamais. Moi, j’étais un peu triste, alors je suis allée sur son banc, et j’ai un peu pleuré.

PRIX

Image de Automne 2015
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Nabelle Martinez · il y a
magnifique simplicité vivante du regard d'un enfant ! merci...
si le coeur vous en dit, venez lire ces deux vieux : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-vieux

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Faylila · il y a
Vous avez vraiment bien résumé tout ce qui peut nous passer par la tête quand un homme comme lui fait à la fois partie de notre vie puisqu'on le croise tout le temps et qu'en même temps le monde se débrouille pour que l'on vive en parallèle de lui. C'était très émouvant, bravo pour ce texte !
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Prijgany · il y a
Très bien écrit Audrey ; + 1 ; belles images, authentiques, captivantes. Moi aussi étant enfant, j'ai toujours été captivé par ces gens hors normes que je voyais passer près de chez moi ; on appelait l'un d'entre eux "mouchoir" ; il allait dormir dans un lavoir ; il m'impressionnait aussi, de par son allure et ses vêtements élimés. Ce sont des images que l'on n'oublie pas, triste et curieuse, mais où se mêle aussi la peur. Peur de la mort sans doute quelque part, d'où ce reflet qui tel un miroir, nous amène à quelque chose que nous refusons. Merci de ce beau moment et passez me voir un de ces jours si vous avez quelques mn ; le trou ça s'appelle ; c'est un autre univers, un peu mystérieux aussi. Bonne continuation Audrey
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Fred Panassac · il y a
Le discours sans empathie de l'adulte, vu à travers les yeux de l'enfant qui malgré tout suit ce que lui dicte son coeur. Histoire très bien composée avec une progression narrative prenante. Cette anaphore en "alors" rend bien à mon avis le mécanisme de la logique enfantine, vos paragraphes de longueur égale et réduite permettent à l'histoire d'aller à l'essentiel et de devenir emblématique. Mon vote (de dernier moment car je n'avais pas encore lu votre texte). Bravo pour le résultat : l'émotion est transmise par la rigueur du travail d'écriture, beaucoup plus sûrement que par un style désinvolte.
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Utilisateur désactivé · il y a
Une empathie qui disparait de nos jours...les larmes d'un coeur pûr
;-))

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Cristel D · il y a
Un texte plein de pudeur !
Si vous avez le temps, je vous invite à lire : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/fragile-coquelicot

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Audrey Chèze · il y a
Bien sûr, j'irai vous lire rapidement.
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Mod GUY · il y a
C'est très touchant, plein de sensibilité, merci pour ces absents de la vie.
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Audrey Chèze · il y a
Et merci à vous pour ce commentaire.
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Eric Chomienne · il y a
pour peu on peut changer un peu les choses. C'est comme un vote, c'est peu mais cela change tellement son regard...
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Audrey Chèze · il y a
Merci !
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J.M Capu · il y a
Nous avons tous côtoyé des êtres semblables à celui si bien dépeint par vos mots , et qui un jour disparaissaient ...
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Audrey Chèze · il y a
Et ils disparaissent bien souvent sans qu'on y prête attention...
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Papypik · il y a
Mon doigt n'a pas hésité pour frapper le pavé "je vote pour cette oeuvre"
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Audrey Chèze · il y a
Et je vous en remercie !

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