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Un petit chocolat

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Marie Quinio

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Le bruit du camion la tira soudain de ses pensées. Pile à l’heure. Elle attendait dans sa petite cour depuis quelques minutes et il ne faisait pas chaud. Vite ! Elle avait peu de temps pour sortir dans la rue si elle ne voulait pas les rater. En faisant très attention de ne pas glisser, elle avança sur le trottoir de façon à se rendre visible. La ruelle des Mimosas n’était pas très longue et elle était au n°32, ce qui faisait exactement quatre arrêts avant sa poubelle. Elle les avait comptés sans le vouloir, cela faisait partie des petits bruits qui rythmaient ses semaines. Ils arrivèrent très vite à la hauteur de sa maison.

- Madame bonjour ! L’homme perché de son côté de trottoir lui fit un signe de la tête et descendit prestement du marchepied. Il attrapa sa poubelle et la vida en une fraction de seconde.

- Bonjour messieurs, un petit chocolat chaud vous ferait-il plaisir ? Elle avait presque crié à cause du bruit du moteur et du fracas des bacs qui se vidaient.

Ils remarquèrent alors seulement les trois gobelets fumants sur le petit plateau que la vieille dame tenait fermement. Elle semblait à la fois cramponnée à ce plateau et tenue en équilibre grâce à lui.

- Roland ! Cria l’un des hommes au chauffeur. Descends voir !

Le chauffeur sortit de la cabine, laissant tourner le moteur. Les trois hommes ôtèrent leurs gants. Elle les regarda saisir leur gobelet de chocolat. Il était temps, ce plateau était un peu lourd.

- Ça réchauffe ! Merci bien c’est très gentil ! Joyeux Noël à vous ! Rentrez vite maintenant, il fait froid ce matin !

Elle n’avait pas froid, au contraire. Un petit papillon vola devant elle. Ce n’est pourtant pas la saison, pensa-t-elle.

Le camion s’éloignait déjà, le calme était revenu. Elle sourit de tout son corps. Certes, elle ne verrait plus personne de la semaine, mais pendant quelques secondes, ce matin, elle avait existé pour quelqu’un.

***

Elvis regarda en arrière au moment où le camion tournait au coin de la rue. La veille dame était encore sur le trottoir. Elle avait l’air heureux, elle faisait plaisir à voir cette petite veille. Il était dix heures et leur tournée prenait fin. Charlotte lui avait dit onze heures pétantes, il devait faire attention cette fois. Le petit était soit disant perturbé, avec ses retards. Ce n’était pas qu’il le faisait exprès, bien sûr, mais il le reconnaissait, il ne faisait pas suffisamment attention.

- Joyeux réveillon les gars ! Lança-t-il en sortant de l’atelier.

- Elvis tu viens boire un coup, te défile pas !

- J’peux pas, là, le p’tit m’attend.

Il n’y avait pas trop de circulation et Elvis réussit à passer rapidement au supermarché. L’idée lui était venue comme ça, tout à l’heure.

Il arriva sur le parking du bowling à onze heures moins cinq. Elle était déjà là. Il se gara près d’elle et vérifia rapidement son visage dans le rétroviseur. Le petit n’aimait pas qu’il pique. Son fils se jeta dans ses bras. C’était si bon, à chaque fois. Charlotte attrapa le petit sac à l’arrière de son véhicule. Le fiston sur le bras, Elvis s’approcha d’elle et lui tendit la boîte qu’il venait d’acheter.

- C’est pas grand-chose, des chocolats...

Elle le regarda, étonnée, puis sourit. Chacun prit un chocolat. Un petit moment comme avant, pensa-t-il. Comme avant, pensa-t-elle.

Elvis installa le petit à l’arrière. En démarrant il se regarda à nouveau dans le rétroviseur. Il se sourit, et il aima son sourire. Bien sûr qu’il avait encore du charme !

- Papillon ! cria le petit en tapotant sa petite main sur la vitre.

- Haha ! Non, il fait trop froid, mon bonhomme ! lui répondit Elvis sans se retourner.

Il avait chaud au cœur tout à coup. Finalement, il pouvait être quelqu’un de bien, lui aussi.

***

Charlotte suivit du regard la voiture d’Elvis qui s’engagea rapidement sur la route. Ce soir, un petit réveillon avec une collègue, célibataire elle aussi, et demain, elle récupèrerait le petit pour passer Noël chez ses parents. Elle allait remonter dans sa voiture lorsqu’elle remarqua cet homme assis sur le côté du bâtiment. Elle l’avait déjà vu là, il y trainait souvent depuis quelques temps. Sans réfléchir, elle se dirigea vers lui et lui tendit les chocolats.

- Je ne veux pas vous déranger... vous en voulez un ?

Le jeune homme la regarda dans les yeux. Cela faisait un bail qu’on ne lui avait pas demandé si quelque chose le dérangeait ! Personne ne lui adressait plus la parole, sauf pour le chasser. Il vérifia autour de lui si ce n’était pas un piège. Deux jeunes filles sur le parking regardaient la scène et lui sourirent timidement. Charlotte se releva après qu’il se fut servi, posa la boîte près de lui, et, ne sachant quoi dire, balbutia quelques mots émus en guise d’au-revoir.

Elle marcha rapidement vers sa voiture et démarra en trombe. A la radio on jouait Muse, « Something human ». Elle se mit à pleurer. Allez savoir pourquoi, elle s’était revue petite, le jour où, avec sa classe, ils étaient allés offrir des dessins aux handicapés du Centre. Elle reconnut cette sensation à la fois si réconfortante et si déstabilisante de chaleur authentique. Tu es trop sensible, se reprocha-t-elle, bouleversée.

***

Jakob prit la boîte et se mit debout. Il n’avait plus envie de rester là, tout à coup, il fallait qu’il bouge. Il saisit son sac de sport défraichi et passa la main dans ses cheveux. En partant il regarda son reflet dans la vitrine du bowling. Il n’était pas si petit que cela, en fait. Il s’approcha au plus près de la vitre. Un petit cocon était collé là, près du rebord ! Toi au moins tu te transformeras en quelque chose de beau, pensa-t-il tristement. Il s’était retrouvé si vite à la rue, quelques mois auparavant. Il n’avait rien vu venir.

Il était toujours dans ses pensées lorsqu’il tourna dans la ruelle des Mimosas. Il avait entassé des cartons depuis quelques jours dans un petit coin tranquille et abrité, entre deux maisons. Cela ferait encore bien l’affaire quelques temps.

Alors qu’il se faufilait sous le panneau obstruant l’entrée de l’abri, il crût entendre un râle. Cela venait de la maison d’à côté. Ou plutôt de la cour. Il revint sur le trottoir et tendit l’oreille. C’était bien un gémissement, quelqu’un était en difficulté. Il poussa doucement le portail laissé entrouvert. A quelques mètres de lui, une veille dame était là, allongée sur le sol. Il s’approcha et vit qu’elle grelottait de froid. Près d’elle, trois gobelets vides et un plateau.

- Madame, oh madame ? Vous avez le téléphone, madame ? Je vais rentrer chez vous, ne vous inquiétez pas, j’appelle les secours !

En quelques secondes seulement Jakob avait recouvert la pauvre femme avec sa veste et trouvé le téléphone dans le salon. Il revint la mettre doucement sur le côté, en position de sécurité, et remercia au fond de lui son dernier patron de l’avoir obligé à suivre ce stage de secourisme l’année dernière. Il resta près d’elle, à genoux, à lui caresser la main, les cheveux, à essayer de la réchauffer. Elle lui sourit et le remercia à plusieurs reprises en chuchotant.

Jakob eut exceptionnellement le droit d’accompagner la vieille dame jusqu’à l’hôpital. Les pompiers les avaient rassurés, rien de cassé a priori. Elle se souvenait avoir eu un léger malaise, mais avoir heureusement eu le temps de s’allonger. C’était son jour de chance, ce jeune homme qui était passé par là ! Au cours du trajet, Jakob se surprit à sourire. Il faudrait qu’il se souvienne de ce moment de chaleur humaine. Pour son stock. Pour les nuits froides. Pour les journées de solitude. Aujourd’hui, il avait reçu et donné, et donner était ce qui lui avait le plus réchauffé le cœur. Il regarda la vieille dame ragaillardie. Son regard était si bienveillant, il lui semblait qu’elle lui rendait un peu de sa dignité. Jakob pensa soudain à la boîte dans son sac. Il l’ouvrit et en distribua à tout le monde. Au moment de se servir, la vieille dame ferma les yeux malicieusement, piocha au hasard, et, levant sa main frêle et ridée d’un air vainqueur, sortit un chocolat... en forme de papillon.

PRIX

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Marie Quinio  Commentaire de l'auteur · il y a
Puis-je vous offrir un petit chocolat ? :) Publié dans le cadre du Prix anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l’homme, il s'agissait d'écrire une fiction de 8000 caractères maximum sur le thème EXISTER. J'ai principalement pensé à l'Article 1 : "Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.". Pas de récompense pour moi sur cette nouvelle, sinon que j'ai eu beaucoup, beaucoup de bonheur à l'écrire, et visiblement elle fait du bien à ceux qui la lisent <3 Je vous invite donc à y goûter !! ;)
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Coco · il y a
J adore Les Échos et le fil conducteur. Une bouffée d’air 😍
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Marie Quinio · il y a
Merci Coco!!! Et tu t'y connais, en chocolat ;))) Bisous !
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Sandra Sicard · il y a
J'adore...
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Marie Quinio · il y a
Merci Sandra ça me touche !!!
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Virginie Ronteix · il y a
Ah oui, ça fait du bien ! Merci pour le chocolat....
bienvenue chez moi si vous voulez :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/autant-en-emportent-les-vents

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Marie Quinio · il y a
Merci Virginie ! Ce sera avec plaisir
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Abi Allano · il y a
J'aime beaucoup ce texte. Touchant!
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Marie Quinio · il y a
Merci Abi, je l'aime aussi beaucoup...
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Renise Charles · il y a
Très jolie cette chaîne humaine. L'écriture est tendre aussi. Ce TTC me fait penser à https://youtu.be/nwAYpLVyeFU
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Marie Quinio · il y a
Merci beaucoup, je ne connaissais pas cette chanson, c’est exactement l’effet que j’ai souhaité rendre :) à bientôt 👋
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Patrick Gibon · il y a
le don et le contre don, la roue sensible d'un anneau de Möbius s'enroule et déroule sous l'aile d'un papillon lumineux ses salves de vie.
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Marie Quinio · il y a
Un bel anneau d'amour fraternel, la plus belle des énergies renouvelables ;)
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Cathy Grejacz · il y a
Ce chocolat m’a séduite
J’ai bien fait de m’arreter

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Marie Quinio · il y a
Merci Cathy ! Revenez vous arrêter chez moi quand vous le voudrez ;)
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Cathy Grejacz · il y a
Avec plaisir
N’hésitez pas à venir aussi

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Marie Quinio · il y a
J'ai déjà tout lu/voté chez vous ;)))
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Cathy Grejacz · il y a
Oui et je vous en remercie... j’en ai d’autres mais...on verra bien s’ils sont validés
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Marie Quinio · il y a
Ce sera avec plaisir Cathy! Validés ou non...
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keepwalking · il y a
J’aime l’élégance du style, son efficacité aussi. Et quelle bonne idée de révéler les sourires ... et le chocolat ... comme les messagers de nos relations bienveillantes ! Cela me donne envie tout à coup d’en offrir. Le papillon , petit clin d’œil du bonheur, quelque soit la saison.
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Marie Quinio · il y a
Oui et l'effet papillon qui fait qu'une bonne action en entraine une autre ;) Merci pour votre gentil commentaire and keep writing/reading ;) (pardon, c'était un peu facile). A bientôt pour partager d'autres chocolats et émotions ;)
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Nathalie Choulot · il y a
Je découvre avec plaisir tes récits tellement humains !
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Marie Quinio · il y a
Merci Nathalie, cette nouvelle plait beaucoup et ça me fait très plaisir ! ;)
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