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Un parfum de musc

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Gil Braltard

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Finalement, l’humanité reprit le chemin des étoiles. Après le siècle de barbarie qui avait suivi l’effondrement des nations, en panne de ressources matérielles tout autant que morales, elle avait trouvé, dans son désespoir, l’énergie pour mettre un terme à son autodestruction.  Entre-temps, le niveau des océans avait monté de cinq mètres mais comme les deux tiers de l’espèce humaine avaient été anéantis durant cette période que les historiens, bien plus tard, nommèrent « le siècle de l’entropie galopante », il n’en résulta pas de surpopulation dans les territoires restés émergés.

Il fallut cent cinquante années supplémentaires pour que les Terriens « New age », sous la contrainte de lois très strictes de préservation de l’environnement, retrouvent leur niveau technologique d’avant le chaos.

 

Le Pierre Rahbi était un vaisseau léger assurant la surveillance et le nettoyage de l’orbite géostationnaire. L’équipage était composé de la commandante Liv Diallo, de son second Jo Baraka, de Mia, l’IA de bord et d’une dizaine de robots autonomes. Leur tâche consistait à capturer les épaves de satellites en perdition ou leurs débris résultant de collisions avec des météorites pour les propulser sur une trajectoire de désintégration dans l’atmosphère. Le Pierre Rahbi était sur la fin de sa sixième mission de l’année quand Mia fit entendre sa voix lénifiante :

- Le radar tribord me signale l’approche d’un objet non répertorié par le contrôle au sol.

- Volume ? demanda Liv.

- Environ 8 m3. Dimensions en mètres : 3.94 x 1.87 x 1.13.

- Un peu gros pour un débris. Vitesse ?

- 22.51 kilomètres/seconde.

- Compatible avec un astéroïde, fit remarquer Jo.

- Ou un très vieux satellite, peut-être d’avant le chaos, rétorqua Liv, ce qui expliquerait son absence du catalogue. Emissions ?

- Rien sur tout le spectre. Et il ne répond à aucune requête multifréquences.

- 10 contre 1 que c’est un astéroïde, lança Jo.

- J’ai pu, à l’aide du spectroscope tribord, analyser sa composition, poursuivit Mia qui aimait prendre des initiatives. Il s’agit essentiellement de fibre de carbone et d’aluminium.

Jo émit un tchip bref.

- Exit l’astéroïde. Bienvenue au satellite de Mathusalem. Plus d’énergie, transpondeur en berne.

- Pas si vite Jo, le tança la commandante. La fibre de carbone n’est pas vraiment un matériau conseillé pour la fabrication d’un satellite. Dans l’espace, le rayonnement solaire détruit les molécules organiques, tu as dû apprendre ça à l’école.

- Je suis un misérable ver de terre, commandante.

Liv fixa son second avec un sourire en coin.

- Alors qu’attends-tu pour ramper à mes pieds ? Mia, calcule la trajectoire de cet artefact depuis les six derniers mois.

- C’est fait, j’ai même poussé jusqu’à un an.

- Et donc ?

- L’engin est sur une orbite elliptique héliocentrique. Il y a sept mois et sept jours, il se trouvait à quelques milliers de kilomètres de Mars.

- Mars, tiens, tiens ! Alors ce pourrait être une sonde de notre colonie indépendantiste. Inutile de leur demander si elle leur appartient, ils diront que non. Peut-être ont-ils développé un revêtement pour protéger la fibre de carbone des coups de soleil.

- Ok mais tout de même, quel est l’intérêt de la fibre de carbone ? demanda Jo.

Liv soupira.

- Mia, explique-lui, moi je fatigue.

- L’atmosphère de Mars est composée à quatre-vingt seize pour cent de dioxyde de carbone, récita l’IA d’un ton légèrement pontifiant. D’où l’usage de la photosynthèse artificielle qui a un double intérêt : fournir d’une part l’oxygène pour produire l’air respirable des espaces de vie et des véhicules de surface, et d’autre part le carbone pour produire des carburants ou des matériaux légers et résistants en fibre de carbone. Ma synthèse vous satisfait-elle officier en second ?

- Oui, maîtresse, répondit un Jo boudeur.

- Bien, revenons à notre engin, dit en pouffant la commandante. Risques de collision ?

- Nuls. Il va passer à trois kilomètres en dessous de nous dans vingt-cinq minutes et douze secondes.

- Peut-être maintenant pourrais-tu nous montrer une image ? hasarda Jo.

- Je n’avais rien d’exploitable jusqu’à maintenant. En zoomant au maximum, j’obtiens ceci.

Au centre de l’imageur 3D apparut une petite boite oblongue, de couleur rouge. A mesure qu’elle se rapprochait de la verticale du Pierre Rahbi, une tache blanche et floue, à tribord sur sa face visible, prit les contours d’une forme reconnaissable.

- Vous voyez ce que je vois ?! s’exclama Jo.

- Je le crains,  répondit Liv.

L’habitacle était ouvert et on y distinguait clairement, en position assise, dans sa combinaison de sortie extravéhiculaire, un spationaute, la main gauche posée sur une sorte de gouvernail, le bras droit nonchalamment appuyé sur le bord d’une écoutille.

- Mia, enclenche une manœuvre de poursuite en vue d’interception, ordonna Liv.

- Procédure engagée. Nous atteindrons le point d’interception dans six minutes et seize secondes.

Mia ne s’était pas trompée d’une seconde quand elle déclara :

- Point d’interception atteint. Vitesse relative nulle.

- Bien. Déploiement du bras manipulateur et abordage.

- Engin arrimé.

 

Si Liv ou Jo avaient été férus d’histoire, ils auraient su mettre un nom sur l’objet représenté au centre de l’imageur. Mais, après l’ère du chaos, l’histoire était devenue pour beaucoup un repoussoir. Elle était trop mortifère. Même les IA accédaient rarement aux archives des temps anciens.

- Signes vitaux ?

- Aucun. Pas la moindre activité biologique.

- Dans ce cas… nous allons propulser cette micro-navette en perdition et son occupant sur une trajectoire de désintégration. Nous ne pouvons pas prendre le risque de ramener sur Terre le cadavre d’un Martien. Qui sait quelles effroyables épidémies il pourrait déclencher ?

 

Le 6 février 2018, le premier vol d’essai de la fusée Falcon Heavy déposa sur une orbite héliocentrique frôlant Mars l’une des Tesla Roadster personnelles d’Elon Musk, fondateur de SpaceX et Tesla. Au volant, accoudé à la portière, était placé un mannequin en combinaison de spationaute.

 

 

 
 

PRIX

Image de 2018

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Jean Calbrix · il y a
Une bonne SF qui se raccroche à une actualité humoristique ! Bravo, Gil. Je clique sur j'aime.
Vous avez aimé Mumba. Aimerez-vous Ianna tout autant ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

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Jenny Guillaume · il y a
Finalement, on ne sait pas si on doit rire ou pleurer :) c'est mon seul reproche, sinon j'ai beaucoup aimé !
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Alain Lonzela · il y a
Excellent et très bien documenté. Envoyer une voiture dans l’espace, il fallait oser, et ce n’est pas de la SF
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Lélie de Lancey · il y a
Une bonne histoire, très agréable à lire... J'ai aimé les dialogues entre les héros..;et la chute bien sûr ! Un bon moment de lecture !
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Gil Braltard · il y a
Merci Lélie.
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Fred Panassac · il y a
Ce vaisseau ne vogue pas sur les mers, rien que pour ça il a capté mon attention. Bonne idée d'avoir appelé ce vaisseau "Pierre Rahbi" mais cela a déjà été dit. Votre ttc est instructif bien que déjanté, et très bien documenté, faisant allusion à l'actualité récente. Des dialogues qui mettent de l'humour dans la SF
Bilan, mes votes car c'est un thème nouveau, (pour moi) et le texte est bien agencé, avec une chute surprenante !

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Gil Braltard · il y a
Merci Fred. Effectivement, si cette Tesla n'avait pas été réellement mise dans l'espace, on aurait jugé ma chute invraisemblable.
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Dranem · il y a
Original utiliser le nom de Pierre Rabhi comme vaisseau spatial pour surveiller les dérives matérialistes des humains personnifiés par les délires du PDG de Tesla ! mes voix intercontinentales....
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Gil Braltard · il y a
Merci Dranem. Oui, je pense que Pierre Rahbi va entrer dans l'histoire.
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Brennou · il y a
Belle description du futur mais les administratifs seront toujours aussi borné : balancer une Tesla dans l'atmosphère alors que tout avait été fait pour la protéger ! Ah, les bœufs ! Autant vivre maintenant et laisser tomber le futur ! ! !
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Gil Braltard · il y a
Merci. Vous avez raison; Quel gâchis !
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Sylvie Franceus · il y a
J'aime beaucoup le début de votre récit et votre premier mot "finalement ". C'est une bonne idée. Bon, la SF, c'est pas trop mon truc… n'empêche je me suis laissée porter par votre écriture agréable et j'ai bien aimé vous lire cependant… pourriez vous m'aider ? Une subtilité de votre langage m'a échappée… c'est le titre… les molécules organiques ? Le ver de terre ? Je suis un peu perdue.
Merci
sylvie

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Gil Braltard · il y a
Merci Sylvie.
Concernant le titre, c'est juste un clin d'oeil, en référence au nom d'Elon Musk. Mais je n'en suis pas très content.

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Gil Braltard · il y a
Merci et bonne journée.
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Aurélien Azam · il y a
Ah ah cette fin est absolument géniale, superbe idée cette allusion à la tesla :D
Pour ce qui est de la SF en elle-même, l'ensemble est plutôt cohérent et clair, les références scientifiques présentes et bien travaillées. Je trouve que c'est une excellente idée d'avoir placé l'intrigue dans une navette de nettoyage de l'orbite terrestre. Par contre, utiliser du dioxyde de carbone pour synthétiser à la fois dioxygène et hydrocarbures, outre le fait que cela demande ab initio une quantité faramineuse d'énergie pour se faire, il y a également un accroc dans ton raisonnement : Quid de l'apport en hydrogène ? ^^
Très bonne histoire en tous les cas !
Merci et bravo, Gil Braltard :)

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Gil Braltard · il y a
Merci pour ton commentaire Aurélien.
J'essaie toujours de m'inspirer des développements scientifiques en cours sans entrer dans les détails. Concernant la photosynthèse artificielle, ce sont deux articles qui m'ont incité à proposer le CO2 martien comme source d'énergie exploitable :
https://www.futura-sciences.com/sciences/actualites/matiere-photosynthese-artificielle-ils-transforment-co2-matiere-premiere-60766/
https://actu.epfl.ch/news/separer-le-dioxyde-de-carbone-avec-un-catalyseur-b/

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