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Un oubli salutaire

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Ben Morley

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L’histoire est vraie. En tout cas, c’est ce que m’a prétendu mon interlocuteur. Je l’ai rencontré sur le ferry qui assure la liaison entre Calais et Douvres. À l’époque, je consacrais immanquablement ces traversées à vider quelques pintes de light’n bitter1, les yeux rivés sur l’horizon et les falaises anglaises.

En général, je me contente de boire en silence en écoutant les autres clients. Timidité ou crainte de tomber sur un raseur dont la jovialité excessive ou l’aigreur avinée gâcherait cet instant de grâce. Je n’aime plus les débats improvisés : je ne sais par quel mystère, mais ils virent tous à la politique, au foot ou aux immigrés. Les politiques me rendent malade et je n’y connais rien au ballon rond. Quant aux derniers, même s’ils m’énervent souvent, je me garderais bien de tenir des propos négatifs à leur égard. Un peu par hypocrisie, beaucoup par lassitude du genre humain.

Nous étions peu nombreux au lounge et quand le serveur m’a annoncé fièrement que quelqu’un m’offrait un verre, j’ai tout de suite repéré l’auteur de ce geste altruiste.
Je suis aussi peu doué pour offrir que pour recevoir. Pourtant, j’ai pris mon courage dans une main et le verre dans l’autre et j’ai lancé un « Cheers ! » bien accentué à mon bienfaiteur, qui a eu la courtoisie de me répondre en français.

Notre homme sillonnait les belles propriétés du sud de l’Angleterre avec ses échantillons de vins rouges et rosés de Provence. Son accent hispano-français était si marqué et sa connaissance de l’anglais si pauvre qu’un vigneron avait vu en lui l’unique représentant capable de rallier le Royaume-Uni entier à son jus de raisin fermenté.

Avant de travailler comme V.R.P., il avait occupé de multiples emplois dans plusieurs pays. Il le confessait, il manquait totalement d’ambition professionnelle. Mais il n’aimait pas décevoir ses employeurs et se faisait un point d’honneur à bien faire ce qu’on attendait de lui. Il aurait fait un bon cuisinier, un professeur consciencieux, un camionneur efficace, et bien d’autres choses, sans doute, mais il se lassait trop vite pour persévérer dans ce qu’il commençait à peine à maîtriser. Son plaisir, c’était l’excitation de mettre une vie de plus à son palmarès.

Nous étions vendredi et je m’étonnais qu’un patron envoyât son représentant en mission la veille d’un week-end. Je lui fis part de ma surprise.
- Non, corrigea-t-il, aujourd’hui, nous sommes mardi. C’est vrai, pour vous, ce jour est un vendredi, mais cela fait bien longtemps que je vis avec quatre jours de retard. Mes employeurs le savent et ils ont accepté cette bizarrerie sans trop poser de questions. Il faut dire que je leur facilite la tâche : je leur fournis le calendrier de l’année dont les dates correspondent à l’année en cours, mais dont les jours de la semaine sont décalés. Imaginons que le 27 septembre tombe un samedi. Pour moi, ce jour correspond à un mercredi, comme en 1977. C’est donc sur le calendrier de l’année 1977 que mon patron devra se baser pour établir mon planning. Ainsi, en travaillant le jeudi, je sais que je serai payé double, puisque, pour tous les autres, ce jour est un dimanche.

Ses propos m’ont brutalement dégrisé. Un psychopathe de plus dans ma collection de rencontres manquées ! Pourtant, il m’inquiétait moins que le pseudo-Russe de la semaine précédente : celui-ci n’avait pas le regard d’un fou, ni d’un mythomane dont l’alcool révèle peu à peu les mensonges, à force de contradictions.

- Je ne vous connais pas, ajouta-t-il. Vous ignorez mon nom, celui de mon employeur, et ceci est ma dernière traversée vers l’Angleterre. Je commence un nouveau job le mois prochain et la probabilité de nous revoir un jour est pratiquement nulle. Rien ne m’empêche donc de vous raconter les raisons de mon décalage chronologique.

- Il y a une trentaine d’années, je me trouvais à Mexico. J’y étais arrivé un samedi pour un très court séjour. J’ai passé ma première soirée à déambuler dans la ville. Je me sentais étrangement à l’aise. J’ai dîné et j’ai passé la soirée au bar du Chico. Le dimanche matin, je me suis éveillé avec l’impression désagréable de ne pas être à ma place. Les trottoirs de la grande avenue sur laquelle donnait l’hôtel grouillaient de monde, surtout des hommes en costume cravate sur le chemin du boulot. Je m’étonnais que les cadres mexicains travaillent le jour du Seigneur. Je suis sorti. L’agence de voyages était ouverte.

- Je voudrais confirmer mon retour à Madrid par le vol de mercredi, dis-je.
- Nous disons donc le mercredi 19 mai ?
- Non, ce mercredi 12.
L’employé m’a regardé avec un petit sourire navré.
- Je suis désolé, Monsieur, mais les réservations doivent être introduites 24 heures avant la date du départ, et nous sommes le 12 mai...
Je n’ai rien dit. À mon tour, j’ai souri, gêné.
C’est seulement après quelques tequilas que j’ai réalisé l’ampleur du problème : je m’étais couché le samedi soir pour ne reprendre conscience que le mercredi, quatre jours plus tard. Je n’ai jamais su ce qui m’était arrivé. Après quelques semaines d’angoisse, j’ai décidé d’effacer à jamais ces quatre journées de ma vie. Je ne voulais pas qu’une vérité gênante vînt à les combler.

Je n’ai jamais revu cet homme. Des années plus tard, je lisais le premier roman d’un jeune auteur mexicain. En introduction, il disait avoir été inspiré par un fait divers, Les Nuits de sang, qu’une note explicative en bas de page résumait comme suit : « Série de crimes perpétrés, de nuit, sans mobile apparent et avec une violence extrême à Mexico, entre le 9 et le 12 mai 19.. . La police aurait recensé 25 victimes. Le coupable n’a jamais été identifié.

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Perle Vallens · il y a
Intriguant...
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