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Je suis né dans un monde étrange. Il pouvait faire froid, et même très froid en hiver, sans que personne n’en soit surpris et sans que l’on en parle au journal télévisé. Ou peut-être en parlait-on, mais comment le savoir puisque presque personne n’avait de téléviseur dans ce monde-là ?
Le gel couvrait souvent les fenêtres à l’intérieur des chambres, effets conjugués de la buée, du froid, de vitrages minces et de mauvaises huisseries, et il fallait bien du courage et des briques chauffées au four et glissées dans du papier journal puis entre les draps, pour oser se déshabiller et se mettre au lit. Le matin, une maman prévenante faisait chauffer un peu d’eau dans une casserole ou dans une bouilloire pour offrir à ses enfants une toilette pas trop glaciale.
Ni télé, ni téléphone, ni voiture, pourtant, le jeudi après-midi parfois, à l’heure du goûter, c’était la fête lorsque la femme de l’homme le plus respectable de notre petite ville, le médecin, invitait les amis de ses enfants. Ces jours-là nous assistions à des émissions qui nous paraissaient extraordinaires. Le son était nasillard et l’écran noir et blanc bien petit, mais Ivanhoé, Thierry la Fronde et Zorro y avaient fière allure. Nous tremblions et encouragions du geste et de la voix nos invincibles héros si souvent sur le point de succomber.
Pas de voiture pour aller à l’école, elles étaient rares et la plupart ne sortaient que dans les grandes occasions, jamais pour le seul confort de gamins qui n’y pensaient même pas. L’hiver, encore, c’était la fête lorsque la luge était de sortie. Entre deux bonshommes de neige nous dévalions de modestes pentes qui nous paraissaient plus vertigineuses que les plus hauts sommets des Alpes. Les petits bobos se soignaient par miracle lorsque maman soufflait dessus. Quelques larmes supplémentaires parce que ça faisait encore mal ? On soufflait une deuxième fois et les rires accompagnaient les pleurs avant de prendre le dessus.
De la maternelle j’ai gardé le souvenir d’un ami africain, le seul de la ville à cette époque en Lorraine. Avec lui nous jouions au loup, un loup qui devait attraper les petits moutons que nous étions, pour les dévorer. Il faisait bien le loup cet ami et c’était presque toujours lui qui s’y collait sans que personne trouve ça bizarre, ni lui, ni nous ni personne. C’était un ami, un vrai, que nous aimions tous. Moi j’avais, déjà trouvé la petite fille avec laquelle, c’était sûr, je me marierais quand je serai grand. Je l’avais vaillamment défendue contre une brute qui lui tirait les cheveux et elle me devait bien ça ! Je n’avais pourtant entrepris cet acte téméraire qu’après y avoir mûrement réfléchi et vérifié que je courais plus vite que la brute...
De ces années de maternelle me reviennent aussi des odeurs de peinture et des couleurs, celles que j’étalais avec conviction  sur des pots ou sur des cartons pour en faire des objets merveilleux pour la fête des mères. Des œuvres d’art comme elle n'aurait jamais osé les imaginer...
Entre une varicelle et une rougeole, arrivait parfois une séance de vaccination avec sa piqure dans le dos. J’avais l’impression que l’on me transperçait l’omoplate, et le souffle de maman ne suffisait pas à faire cesser les pleurs. Ces jours-là le remède était un petit indien en plastique que l’on achetait ensemble. Je n’aimais pas vraiment ces figurines en plastique jaune-orangé, mais elles étaient sans doute à la portée de la bourse de mes parents et, surtout, j’aimais la forte odeur de mauvais plastique qui s’en dégageait. Elle m'environne parfois encore, souvenir insaisissable, ténu et pourtant si vivant lorsqu’il se manifeste.
Un jour le petit indien avait été remplacé par éclair au chocolat que je portais précieusement, comme un trophée, avant d’en faire mon goûter. Un mendiant nous a regardés passer. Saisi d’un remord tardif, j’ai soudain lâché la main qui me tenait pour courir et donner mon précieux éclair à ce malheureux. Je n’ai pleuré la perte de cette pâtisserie, chèrement acquise contre une piqure dans le dos, qu’en arrivant à la maison. C’est du moins ce que l’on m’a raconté. Je n’avais pas encore compris que la charité supposait un petit sacrifice.
Était-ce un monde étrange ou simplement un autre monde ? Simplement celui d'un autre temps, ni meilleur ni pire, différent.
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Ludmila Constant · il y a
C'était un acte si héroïque, que vous pouvez vivre tranquille le reste de votre vie: votre haute moralité est démontrée. :-) Non, c'est vrai, les vaccines , les piqures dans le dos étaient une vraie épreuve dans ma vie d'enfant , pour moi aussi. Mais, en revanche, je ne me souviens d'aucun fait de bravoure de ma part à cette époque.
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Jean-Paul Robert · il y a
J'exagère, bien sûr, c'est vu avec des yeux d'enfant...
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