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Un mauvais rêve

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Jeanro

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Le petit camion citerne descend tranquillement la route du col. Dans sa vieille 4L, Jean-Marie roule vite. A la sortie du tunnel, il a le soleil dans les yeux. Il cherche à tâtons ses lunettes noires et lâche un instant le volant. Le choc contre le camion est violent. Jean-Marie n'a rien vu arriver. Sa tête a cogné très fort. Il ne se souviendra de rien.
Les pompiers sont là. La 4L a versé dans le fossé, les roues du côté droit sont engagées dans la rigole et le véhicule est bloqué. Jean-Marie est sonné.
- Rien de grave, de simples contusions. Vous vous en sortez bien , dit le petit lieutenant des pompiers en le regardant droit dans les yeux.
Jean-Marie doit attendre. Il ne comprend pas. Le livreur de mazout est déjà reparti. Pourquoi le lieutenant lui a-t-il demandé de quitter ses chaussures ? Il a dit qu'il y avait du sang dessus. Et alors ? Jean-Marie n'est pas blessé, juste un gros hématome au front sans aucune hémorragie. Donc ces traces de sang demandent une explication qu'il est incapable de fournir.
Il faut attendre. Attendre quoi ? « Les gendarmes » lui répond-t-on. Jean-Marie s'est assis sur une pierre au bord de la route. Il a l'air hébété. Les pompiers là bas discutent entre eux. Ils lui ont offert une cigarette.

« Casier vierge ». Le commandant Ricci avait dit ça, jetant sur le bureau, un papier officiel avec une moue sceptique.
Qu'est ce qu'ils lui veulent ? Que d'histoires pour un accident de la route. Pour Jean-Marie la formule « Casier vierge » est positive. Le bruit s'en propage en lui, rebondissant en échos rassurants. Son esprit peut s'évader ...
Ricci a déjeuné un peu trop copieusement. Il se cure les dents avec un brin d'herbe. C'est l'heure lourde où il aurait aimé faire la sieste. Mais il fait le boulot : Nom, prénom, âge, domicile et profession ? Jean-Marie répond : Montillac, Jean- Marie, 36 ans . Pour le domicile, l'autre tique sur la résidence en caravane au camping municipal. Pour ce qui est de la profession : Conducteur d'engins semble bien passer. Sauf que : « Pas d'employeur fixe » ne plaît pas. Ricci insiste avec une autre question dont Jean-Marie ne voit pas la raison d'être :
-  Où étiez-vous hier vers 17 h 30 ?
Normalement ce n'est pas difficile. N'importe qui, avec un petit effort de mémoire peut répondre à ce genre de question. Mais Jean-Marie se sent très mal avec ça. Il réfléchit, tortille ses gros doigts, et cherche à se souvenir. Mais là ça bloque. Plutôt que d'inventer n'importe quoi il avoue :
- J'ai un trou . Je ne me souviens pas. Je sais que j'ai été à été à Nice...Mais c'était plus tôt dans la journée ...»
- Vous avez quelqu'un à Nice qui peut confirmer ?
Hier il avait un peu picolé. Il était descendu à Nice avec l'intention d'aller voir quelques potes qui squattent du côté de l'aéroport. Des «calus » comme lui. Pas des méchants, juste un peu allumés. Il connaissait là-bas une fille, une jeune black qui avait un petit cul bien bombé. Il la voyait de temps en temps. Hier ça s'était mal passé. Mais sûr qu' il ne voulait pas ça... Il avait seulement besoin d'un moment avec elle. Elle avait ses règles et n'avait pas voulu. Il s'était énervé, lui avait collé une grosse baffe. Puis il l'avait prise de force. Et comme ils avaient bataillé, le lit était devenu un vrai chantier. Elle en avait mis partout. Les draps étaient trempés de sang, un vrai carnage.
Après tout le sang sur ses godasses c'était peut-être ça ! Il a donné le 06 de sa copine.

L’autre a interrompu l'interrogatoire. Il a quitté la pièce et lui a fait apporter un verre d'eau. Jean-Marie est resté seul.
Des heures que cela dure. Et la même question répétée en boucle : «  Où étiez-vous hier à 17 h 30 ? » Il entend les mots mais n'écoute plus. Il fait chaud dans le petit bureau de Ricci. Il est fatigué et il se met à saigner du nez, la tête renversée en arrière. Sur la petite table métallique devant lui il y a déjà trois kleenex tout tâchés de rouge. Jean-Marie trouve que son sang a une odeur particulière de fer rouillé. Une odeur différente de l'odeur du sang des autres. Au bout d'un moment la fatigue l'emporte et il s' assoupit...

Le sang. Le mauvais sang. « Il se fait du mauvais sang » disait sa mère.
La vieille dame est bien coiffée, comme d'habitude. Ses beaux cheveux gris argentés sont bien agencés autour de son visage rose et souriant malgré tout. Pourquoi est-elle allongée à même le sol sur le carrelage froid du hall de l'hôtel ? Son regard bleu ne s'étonne pas de tout de ce sang répandu autour d'elle. Tout paraît normal. Aucun bruit, personne. Juste une porte-fenêtre restée ouverte qui bat. A côté du corps, bien rangées une pelle et une petite hache attendent. On dirait un gisant avec son épée placée à son côté. C'est à la fois très beau et très étrange.
Les bras de la petite dame sont totalement désarticulés et font au-dessus de sa tête un zigzag kabbalistique. Des entailles sanguinolentes sous le cou et sur les pommettes strient sa peau rose. Tout ceci comme un message  dont Jean-Marie cherche douloureusement à décrypter le sens.
Ce n'est pas Maman pense-t-il. Elle est morte dans son lit l'an dernier. D'ailleurs sa mère lui apparaît maintenant qui lui dit «  Tu n'as rien à voir avec cette histoire ! C'est un cambriolage qui a mal tourné. Ferme la porte derrière toi et rentres à la caraane ».
Il y avait aussi dans ce rêve un chien qui n'arrêtait pas d'aboyer. Jean-Marie aurait bien voulu le faire taire.
L'interrogatoire reprend. Ricci a l'air plus en forme que tout à l'heure. 
- Marie Honorat ? Ça vous dit quelque chose ?
- Oui . C'est la vielle dame qui habite toute seule dans l'ancien hôtel qui est fermé près du camping.
- Elle a été assassinée hier soir... Et croyez moi ce n'était pas beau à voir...
Toujours ce chien qui aboie dans la tête de Jean-Marie , c'est pénible.
- Je n'ai rien à voir avec ça. C'est un cambriolage qui a mal tourné. Il a presque envie d'ajouter « C'est maman qui me l'a dit » . Mais il se retient. Ricci prend son temps. Il pose cette fois encore un papier officiel sur le bureau. Mais sans moue sceptique cette fois.
- Le rapport du légiste est formel. Le sang sur vos chaussures c'est celui de Marie Honorat. Vous n’avez pas de chance. Les pompiers qui sont intervenus ce matin sur votre accident de la route sont les mêmes gars qui étaient hier soir sur la scène de crime de Marie Honorat. Comme le sang sur vos chaussures ne pouvait pas être le vôtre d'après leurs constations, ils ont fait le rapprochement et à tout hasard ils nous ont prévenus.
- Il est 20 h 00. A partir de maintenant vous êtres en garde à vue, inculpé du meurtre de Marie Honorat. Vous pouvez appeler un avocat.

Le chien n'arrête plus. Jean-Marie est au martyre. Il est sûr qu'il y a une erreur. Si seulement il avait pu leur prouver où il était à l'heure du crime. Il ne se souvient plus de rien. Comment cela s'était-il passé au retour de Nice? Son esprit est tout embrouillé. Il revoie la petite black en train de rincer les draps dans le lavabo de la chambre d'hôtel après cette baise sanglante. Mais ça c'était dans l'après-midi. Elle avait été formelle là-dessus devant les flics. Et d'ailleurs le sang sur les chaussures de Jean-Marie n’était pas le sien.

Restait l’angoisse de ne pas comprendre. L’angoisse de la gorge nouée, du son qui ne sort pas. La mort en chemin. Ce matin encore dans la cellule où il est seul, il flotte comme une odeur de sang ou plutôt de charognes et de carcasses d'animaux. Peut-être un chien tombé au fond d'un aven et qui après avoir aboyé longtemps se serait enfin tu ne laissant derrière lui que cette odeur douceâtre qui accable Jean-Marie jour et nuit.
Ce matin, il s'est levé tôt, avant que le rectangle de jour gris n'éclaire la petite fenêtre. Le 23 mai 2008, un an jour pour jour après l'assassinat de Marie Honorat, le corps du prisonnier Jean-Marie Montillac a été retrouvé sa cellule. Il s'était pendu avec ses draps.

PRIX

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Potter · il y a
J'ai beaucoup apprécié ton texte, un grand merci !!!!
N'hésite pas à venir jeter un coup d’œil à mon dessin sur Harry Potter : https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/poudlard-3
J'ai besoin de ton soutien !!!!!

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Catherine Denninger · il y a
Folie meurtrière bien menée, mon vote Jeanro!
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Vivipioupiou77 · il y a
un mauvais reve qui finit mal, bonne intrigue, vous avez mes voix
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Jeanro · il y a
merci !
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AutresRimes · il y a
joli texte , vous avez le vote du troubadour Autresrimes . vous proposant de découvrir et voter pour mon texte . ' le mystère du mélange des coulerus"
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Claire Bouchet · il y a
Je rejoins mes petits camarades internautes lecteurs pour vous féliciter. Les personnages tourmentés et les atmosphères pesantes font tout le charme de ce Prix Court et noir. Mes voix pour cette belle inspiration.
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Utilisateur désactivé · il y a
Hello, un texte très original dans l'ambiance et les dialogues. Un style qui me plait bien. Si vous avez 3mn a perdre. "Avec l'aide de Dieu" est en lice.
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Alain Lonzela · il y a
Ca part doucement, et ça monte en puissance... l'intrigue est très bonne. Très bien....
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Topscher Nelly · il y a
Une construction très fluide .Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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Florent Paci · il y a
Mes votes pour ce portrait détaillé et fluide de personnage psychologiquement fort ;)
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Jeanro · il y a
Merci A vous lire....
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